A cinq mois du scrutin présidentiel, l’opposition ivoirienne semble renouer avec ses vieux réflexes : poser des conditions jugées irréalistes par le pouvoir, au risque de compromettre sa propre participation au processus électoral.
Comme un air de déjà-vu. À mesure que l’élection présidentielle approche, l’opposition multiplie les revendications, parfois surréalistes ou fantaisistes, aux yeux du camp présidentiel. Samedi dernier, lors d’un rassemblement de la Coalition pour l’alternance pacifique en Côte d’Ivoire (CAP-CI), Simone Ehivet-Gbagbo, ancienne Première dame et porte-parole de cette alliance, a surpris plus d’un en lançant une demande inattendue : que le RHDP présente un autre candidat qu’Alassane Ouattara à la prochaine élection.
Cette déclaration, jugée inacceptable dans les rangs du pouvoir, vient s’ajouter à une série de revendications formulées par les leaders de l’opposition, qui touche à la révision de la liste électorale, à la réforme en profondeur de la Commission électorale indépendante (CEI), au retour de certains leaders radiés sur les listes, et même à la relance du dialogue politique.
Un discours bien rodé, mais des effets limités
Pascal Affi N’Guessan, président du FPI, a repris à son compte les critiques classiques contre la CEI et la liste électorale, les qualifiant de non fiables. « Si vous n’êtes pas sur la liste électorale, vous ne pouvez ni voter, ni être candidat », a-t-il martelé, avant d’accuser le président Ouattara d’avoir « pris en otage » la commission électorale. Mais ce discours, déjà entendu à plusieurs reprises ces dernières années, semble avoir perdu de son effet, même chez certains militants.
Alassane Doukouré, militant du PDCI, ne cache plus son agacement. « On est dans la surenchère permanente. Mais quand on n’a pas les moyens de ses ambitions, mieux vaut être réaliste. Nos dirigeants ne lisent plus les signaux venant de la base », déplore ce militant de l’ex-parti unique.
Le RHDP dénonce une tentative de sabotage
Du côté du parti au pouvoir, la réponse ne s’est pas fait attendre. « L’opposition est dans une logique de blocage », dénonce un cadre du RHDP sous couvert d’anonymat. Pour lui, demander que le président sortant ne se représente pas est tout simplement « absurde », surtout que le Conseil constitutionnel a déjà tranché la question de son éligibilité en 2020.
Le ministre Kobenan Kouassi Adjoumani, porte-parole du RHDP, est encore plus direct. « L’opposition serait sous l’emprise d’une paranoïa électorale qu’elle ne se prendrait pas autrement. Car, à mesure qu’approche l’échéance du 25 octobre, l’opposition s’abandonne à la surenchère et fait exploser des revendications surprenantes et parfois suspectes qui trahissent en fait, un manque de sérénité qui la ravage de l’intérieur », se persuade le porte-parole du RHDP.
Il rappelle que le calendrier électoral actuel a été adopté avec l’accord de tous, y compris l’opposition. « L’opposition réclame, à cor et à cris, une nouvelle révision de la liste électorale, un nouveau dialogue politique, un audit de la liste électorale, une réforme de la CEI et j’en passe. L’on a beau leur expliquer qu’au regard des sérieuses contraintes d’agenda, une nouvelle révision de la liste électorale, avant les élections, n’est pas envisageable, car cela chamboulerait tout le processus électoral, en rendant problématique la tenue même du scrutin le 25 octobre 2025, conformément à la Constitution, mais rien n’y fit. Et pourtant, tenez-vous bien, ce calendrier électoral a été approuvé par cette même opposition. Nous sommes en droit de dire qu’en réalité, l’opposition cherche un moyen de faire dérayer le processus électoral ou de le retarder, afin de rendre le scrutin du 25 octobre prochain impossible. Et une telle impasse devrait donner à cette opposition les clefs pour ouvrir la boîte de pandore, en réclamant une transition politique », en a conclu l’ex-porte-parole du PDCI.
Le souvenir du CNT encore frais dans les mémoires
Au sein du RHDP, certains n’ont pas oublié l’épisode du Conseil national de transition (CNT) mis en place en 2020 par l’opposition, à l’issue d’un scrutin contesté. Un « coup de force raté » selon les proches du président. Malgré cela, Alassane Ouattara avait tendu la main à ses adversaires, les recevant tour à tour, et organisant un dialogue politique en plusieurs phases.
Mais aujourd’hui, à en croire des sources proches de la Présidence, le chef de l’État estime que ces efforts sont restés vains. « Ce qu’il faut éviter à notre pays, c’est cet éternel recommencement, un peu comme Sisyphe dans la mythologie gréco-romaine (…) L’une des conclusions du dernier dialogue politiques qui a permis de passer en revue toutes les préoccupations, a été de dire que nous sommes désormais un état de droit, où toutes les institutions fonctionnent. L’une des recommandations de ce dialogue, a été de dire que les problèmes soient posés aux institutions compétentes. Quand il y a une préoccupation à poser, il faut s’adresser aux institutions compétentes. », a tranché à plusieurs reprises le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly.
Vers une nouvelle crise électorale ?
Le ton monte, les exigences se multiplient, et le fossé semble se creuser chaque jour davantage. À défaut de projet politique fort ou d’unité réelle, l’opposition donne l’impression de chercher des prétextes pour ne pas aller aux élections. « Ce qu’elle veut réellement, c’est provoquer une impasse pour exiger une transition », conclut un cadre du RHDP.
En attendant, le pouvoir reste en ordre de marche. Et sauf surprise, Alassane Ouattara pourrait bien être le candidat du RHDP pour un nouveau mandat. Une perspective qui crispe ses adversaires… mais qui, pour l’heure, semble hors de portée de leurs moyens politiques et populaires.
Marc Dossa
