Les décès dans nos hôpitaux, qui ont provoqué l’indignation des populations, ne se comptent plus. Le personnel soignant a toujours été au centre des critiques. Mais le vrai coupable pourrait être…le patient.
De l’affaire Awa Maïga en 2014 au décès des jumeaux Moro en avril 2021, en passant par la mort le 24 décembre 2018 d’un enfant atteint d’un problème respiratoire, les Centres hospitaliers universitaires (CHU) sont régulièrement accusés de ‘‘négligence’’. C’est pour tenter de faire taire un énième tollé sur la toile que le ministre de la Santé, de l’hygiène publique et de la couverture maladie universelle est monté au créneau en se rendant ce mardi au CHU d’Angré. Objectif : comprendre les raisons de la mort d’une patiente qui, d’après les réseaux sociaux, serait décédée suite à un ‘‘manque d’assistance médicale’’.
Manque de places
Si les explications des responsables du CHU ont clairement dégagé la responsabilité du personnel, le médecin senior du centre hospitalier a, en revanche, mis le doigt sur le dénominateur commun à tous ces décès qui créent l’émoi : le manque de places. Lorsque la patiente est arrivée au CHU d’Angré, le mardi 28 septembre, il n’y avait aucun lit disponible pour l’accueillir. Trois autres ambulances se battaient déjà pour s’arracher la seule place disponible. Le centre a alors contacté le Centre Hospitalier Universitaire de Treichville où il y avait une place libre. Hélas, les parents de la malade vont refuser de s’y rendre. Et la patiente mourra.
«C’est malheureux ce qui est arrivé. Hélas, ce n’est ni le premier, ni le dernier cas du genre auquel on assistera dans nos CHU. Le problème à toutes ces situations, c’est le non-respect de la pyramide sanitaire», charge Dr Guillaume Akpess, le secrétaire général du Syndicat national des cadres supérieurs de la santé de Côte d’Ivoire (Syncass-CI).
En effet, l’une des dispositions de la réforme hospitalière est le respect de la pyramide sanitaire. Quand vous avez un mal, il faut se rendre d’abord à l’hôpital le plus proche. Si votre état dépasse la compétence de l’hôpital en question, vous serez dirigé vers le centre de santé suivant, le plus élevé dans la pyramide sanitaire. Le CHU est la dernière et la plus élevée des formations sur la pyramide. Le dernier recours. Pour au moins juguler les saturations.
Patients agonisants
«Malheureusement, les malades ont tendance à se diriger directement au CHU au moindre mal. Et on se retrouve avec des services bondés», regrette Dr Guillaume Akpess.
CHU de Cocody : malades installés dans les couloirs ; CHU de Treichville: patients agonisants couchés à même le sol… Les Ivoiriens manquent de qualificatifs pour décrire ce spectacle quasi quotidien dans ces centres.
En 2019, Dr Edi Ossohou Albert, directeur de la médecine hospitalière et de proximité au ministère de la Santé et de l’hygiène publique, avait annoncé des campagnes de sensibilisation à la Radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI), pour amener la population au respect de la pyramide sanitaire.
La qualité des centres de proximité
Sauf que le projet bute sur un problème de taille. «Pour que le malade se rende dans un centre de proximité, il faut d’abord que ledit centre réponde aux normes sanitaires», explique Soumahoro Ben N’Faly, président de la Fédération ivoirienne les consommateurs le réveil (Ficr). Ce à quoi les autorités s’attèlent. Mais c’est un casse-tête.
271 établissements sanitaires de premier contact ont été construits en Côte d’Ivoire de 2011 à 2019. Près de 400 établissements sanitaires de premier contact ont été réhabilités à ce jour. Au niveau secondaire, 45 hôpitaux généraux et 11 centres hospitaliers régionaux (CHR) ont également connu une réhabilitation. Un peu plus de 100 milliards de FCFA ont été consacrés à ces travaux.
La question clé du financement de la santé
Mais cela reste insuffisant, au vu des besoins. Et la question de la faiblesse du plateau technique préoccupe toujours autant. Pour un système de santé entièrement performant, il faudra investir environ 1600 milliards FCFA dans ce secteur clé. En 2019, lors du dialogue sur le financement de la santé, la question a été remise sur la table. Où trouver de telles ressources ?
Aujourd’hui, selon Dr Abolé Syvain Offo, le premier délégué aux relations intérieures au niveau du bureau exécutif national du Syndicat national des cadres supérieurs de la santé de Côte d’Ivoire, le budget alloué à la santé est de 5,7%, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande 15%. En somme, c’est le même problème qu’on rencontre avec le secteur de l’éducation nationale. Le gap est énorme. Les partenaires techniques ? Ils sont prêts à sortir le portefeuille, mais posent trop de conditions contraignantes, selon les acteurs.
En réalité, l’Etat peut mobiliser ces 1600 milliards. Seulement, pourra-t-il l’utiliser efficacement ? En effet, au vu des recommandations du dialogue sur le financement de la santé, la bonne gouvernance sera indispensable pour une utilisation optimum de ces ressources. «Si les recommandations mises en place sont respectées, à savoir hiérarchiser les centres de santé en suivant la pyramide sanitaire et en responsabilisant les chefs de service que l’Etat de Côte d’Ivoire nomme, vous allez voir que tout ceci va marcher», rassure Dr Abolé Syvain Offo.
Raphaël Tanoh
