Depuis des décennies, les enseignants sont les principaux animateurs du front social en Côte d’Ivoire. Revalorisation salariale, stock des arriérés, indemnités, primes, etc. Malgré les nombreux acquis, difficile pour beaucoup de préparer une retraite paisible.
Marcel est un enseignant du public. De simple instituteur, le fonctionnaire a gravi les échelons jusqu’à devenir prof de lycée. Mais il ne lui reste plus qu’un an pour prendre sa retraite. Aucun plan d’investissement, pas de logement en son nom. Trois décennies de carrière et juste une pension de retraite (61% de son salaire), qui l’attend. « J’ai demandé à ce qu’on repousse ma retraite de deux ans pour mieux me préparer. J’espère que cela va aboutir, parce qu’il y a beaucoup de demandes dans ce sens », explique le sexagénaire. Il n’est pas en effet le seul à solliciter l’aide du ministère de la Fonction publique et de la modernisation de l’administration pour une rallonge. En témoigne Jean-Yves Abonga, président de la centrale Intersyndicale des travailleurs de Côte d’Ivoire (ITCI). « Je reçois constamment des appels des membres de ma faitière pour plaider en leur faveur, afin qu’ils aient des années supplémentaires avant d’aller à la retraite », explique Jean-Yves Abonga. Qui ajoute qu’« au soir de leur retraite, beaucoup d’enseignants ont peur, parce qu’ils n’ont rien réalisé ».
UN ENSEIGNANT BIEN ORGANISE DEVRAIT POUVOIR PRÉPARER UNE RETRAITE PAISIBLE
Ainsi, malgré le décrochage en 2001, le paiement du stock des arriérés, la revalorisation salariale en 2014, l’indemnité de logement et autres avantages obtenus, les enseignants peinent, selon M. Abonga, à joindre les deux bouts. « La plupart des fonctionnaires sont dans cette situation. Hormis les travailleurs au sein des régis financières, c’est difficile de trouver un corps de métier où la retraite est appréhendée avec sérénité », poursuit le syndicaliste.
Pourtant, les enseignants de Côte d’Ivoire font partie des plus nantis sur le continent africain, selon un proche collaborateur de la ministre de la Fonction publique et de la modernisation de l’administration. « Les plus bas salaires tournent autour de 400 000 FCFA aujourd’hui, avec tous les efforts consentis par le gouvernement. Nombreux sont ceux qui gèrent d’autres affaires, en dehors de l’enseignement. D’ailleurs, ils passent leur temps à faire les ‘‘gombos’’ (ndlr, business pour arrondir les fins de mois). Un enseignant bien organisé devrait pouvoir préparer une retraite paisible », indique notre source.
OU VA DONC LEUR ARGENT ?
Au contraire, poursuit-elle, ce corps de métier donne l’impression de tirer constamment le diable par la queue. Où va donc leur argent ?
« Les enseignants, aujourd’hui, sont beaucoup mieux traités que nous. Nous avions des salaires assez bas. Même si on évoque la cherté de la vie, leur paie permet amplement de faire face à cette situation. Moi, j’ai réussi à construire avec mes revenus. Ils peuvent le faire. C’est simplement une question de gestion », assène Kadio Claude, président de l’Organisation des parents d’élèves et d’étudiants de Côte d’Ivoire (OPEECI), enseignant à la retraite depuis plusieurs années. D’après lui, rare sont les enseignants qui peuvent se targuer de posséder un toit à la fin de leur carrière.

LE SALAIRE NE SUFFIT JAMAIS
Jean-Yves Abonga relativise l’analyse à ce sujet. Selon lui, c’est un faux jugement que de croire les enseignants mieux lotis. « Si vous considérez que les enseignants ne savent pas organiser leur vie, cela veut dire que les fonctionnaires de Côte d’Ivoire sont pareils. C’est la situation en Afrique. Le salaire ne suffit jamais, parce qu’il y a la famille. Pour les enseignants, c’est encore plus difficile, car ils doivent puiser dans ce salaire pour faire des photocopies, payer de la craie, etc. Le matériel de travail manque à l’école. À la fin, ils se retrouvent avec rien », justifie le président de la centrale ITCI. D’après Jean-Yves Abonga, c’est une mauvaise idée que les Ivoiriens ont des enseignants, à cause de leurs incessantes revendications. « Nous sommes bien organisés. Ce que les enseignants demandent, c’est un cadre idoine pour mieux vivre de notre métier », ajoute-t-il.
INITIER DES PROJETS IMMOBILIERS
L’ITCI, dit-il, a tenté d’initier des projets immobiliers pour permettre à ses membres de jouir d’un logement, mais la faitière a buté contre l’absence de garanties à donner à ses partenaires financiers. L’Etat, selon lui, peut intervenir à ce niveau. Mais surtout la Caisse générale de retraite des agents de l’Etat (CGRAE) ou la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS). « Nous cotisons pour ces structures, elles doivent aussi nous accompagner autrement. Au temps d’Houphouët-Boigny, les travailleurs dans leur ensemble étaient accompagnés dans ce sens », mentionne M. Abonga.
La seule manière pour les institutions d’accompagner les enseignants est sur le plan du logement. Mais, au dire d’Aboubacar Coulibaly, chargé de communication à la CGRAE, un tel projet n’a jamais vu le jour au sein de leur structure. « Cela ne figure pas dans les attributions de la CGRAE », a indiqué M. Coulibaly à Nordsud.info. « C’est à eux de porter les projets et non à l’Etat. Cela commence par une bonne organisation. Les fonctionnaires sont mal organisés et sont de mauvais gestionnaires. La BCEAO a tenu récemment une formation à Abidjan pour former justement les travailleurs sur ce plan », notifie Kadio Claude.
REVENDIQUER MOINS ET S’ORGANISER PLUS
Dans le corps, plusieurs projets ont été maintes fois initiés, mais ont fait choix blanc. « Nous avons souscrit à un projet immobilier, cela a été un échec », informe Ekoun Kouassi, secrétaire général du Syndicat national des enseignants du second degré de Côte d’Ivoire (SYNESCI). Le projet en question avait été monté avec la structure Sofia immobilier, d’après M. Ekoun. Des complications ont poussé la société à rembourser ses souscripteurs. « Le foncier en Côte d’Ivoire est compliqué », regrette-t-il. Depuis, rare sont les enseignants qui se sont engagés dans un projet immobilier. Ils sont pourtant autour de 150 000 fonctionnaires. Soit, le plus grand corps de métier du pays. Mais la retraite reste toujours pénible. « Ils devraient plutôt revendiquer moins et s’organiser plus. Dans la santé, le SYNACASS-CI a réussi à construire des logements pour ses membres. C’est une preuve de bonne organisation. Mais les leaders syndicaux sont intéressés par d’autres choses. Les arriérés par-ci, les primes par-là, ça ne les aidera pas », décortique notre source au ministère de la Fonction publique.

LA PRIORITÉ, C’EST LA PRIME
Ce qu’en pensent les concernés ? La priorité, c’est la prime, souligne Bli Blé David, porte-parole de l’Intersyndicale du ministère de l’Éducation nationale et du ministère de l’Enseignement technique, de la formation professionnelle et de l’apprentissage (IS-MENA). « Nous ne pouvons pas parler d’autre chose concernant les enseignants, tant que la question des primes n’est pas réglée », s’est exprimé Bli Blé ce dimanche, qui refuse d’évoquer la question des logements.
Récemment, pendant les discussions avec les autorités, certains leaders syndicaux affirment avoir proposé que les indemnités de logements des enseignants soient utilisées pour leur permettre d’avoir un toit au-dessus de la tête. « Au temps d’Houphouët-Boigny, il y a eu la location-vente. Cela a soulagé les enseignants. Mais aujourd’hui, il n’y a rien pour nous », se désole Abonga. Enfin, le réveil ? Rien n’est moins sûr. Car, tous n’épousent encore pas cette idée.
Raphaël Tanoh
