Lycées et collèges : pourquoi les enseignants fuient les mathématiques

par nordsud.info
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Dans les lycées et collèges en Côte d’Ivoire, les séries scientifiques sont de plus en plus menacées par le manque d’enseignants de mathématiques. Quel est le problème de fond et que faut-il faire ? Dossier.

Depuis maintenant plusieurs décennies, la pénurie d’enseignants en Côte d’Ivoire a du mal à être jugulée. La discipline qui en souffre le plus, ce sont les mathématiques. Selon nos sources, pour cette rentrée scolaire, le Hambol sera dans l’incapacité d’ouvrir des classes de séries C dans les lycées publics de la région, faute de professeurs. Ce n’est pas la seule zone touchée. « Le lycée moderne d’Ebilassokro (ndlr, département d’Abengourou) est également confronté à la pénurie d’enseignants. Mais surtout des enseignants de mathématiques. Durant notre mandature, nous avons tenté de recruter des bénévoles pour combler ce vide, en vain », explique ce mercredi à Nordsud.info, André Koffi Tano, ex-président du Comité de gestion des établissements (COGES) du lycée moderne d’Ebilassokro.

Vague d’affectations

En novembre 2023, le mercure était déjà monté. Pour calmer les choses, la ministre de l’Éducation nationale et de l’Alphabétisation, professeur Mariatou Koné, a procédé à une vague d’affectations dans les quatre coins du pays. 965 professeurs de collèges et lycées étaient concernés par cette mesure. Parmi ces enseignants figuraient 159 professeurs de mathématiques-TICE, soit environ 16 % des effectifs. Là où l’on ne trouvait que 65 professeurs de physique-chimie (6,7 %). Un effort salué, mais qui ne doit pas être isolé.

D’après les statistiques scolaires 2020-2021, le pays comptait environ 72 000 enseignants au secondaire à cette période pour un peu plus de 2,5 millions d’élèves. Cela équivaut à un ratio d’un enseignant pour 35 élèves. Les statistiques scolaires 2023-2024 montrent une évolution rapide et inquiétante : 85 425 enseignants au secondaire, pour un peu plus de 3 117 781 élèves. Ce qui fait un ratio d’un enseignant pour 36 élèves.

« On voit bien que le ratio enseignants-élèves va pencher de plus en plus du côté des élèves, si rien n’est fait. Parmi ces enseignants, le quota des professeurs de mathématiques reste le plus faible », souligne Kadio Claude, président de l’Organisation des parents d’élèves et d’étudiants de Côte d’Ivoire (OPEECI). Ekoun Kouassi, secrétaire général du Syndicat national des enseignants du second degré de Côte d’Ivoire (SYNESCI), relève un problème plus marqué : « Dans certains établissements, on a été obligé de transformer les professeurs de sciences physiques en professeurs de mathématiques. Des établissements ne comptent qu’un seul professeur de mathématiques », regrette-t-il.

Inspecteurs pédagogiques

Pendant que la pénurie d’enseignants dans sa globalité s’accroît, le manque de professeurs de mathématiques, lui, s’accélère encore plus vite. Et ce sont les élèves qui en subissent les conséquences. Les filières scientifiques sont dévalorisées. « Le niveau à l’école est le plus à craindre », indique Kokounseu Madé Benson, président du Collectif des inspecteurs pédagogiques diplômés de l’ENS, basé à l’antenne de la pédagogie et de la formation continue de Man. Il y a aujourd’hui un désamour des élèves pour les mathématiques, souligne Ako Nomel, professeur de mathématiques et ex-sous-directeur d’administration centrale au ministère de l’Éducation nationale. « C’est cyclique. Les élèves n’aiment pas les mathématiques. Or, ce sont ces mêmes élèves qui sont amenés à postuler plus tard pour devenir professeurs de mathématiques », relève-t-il.

Au dire de l’École normale supérieure (ENS), le nombre de personnes qui postulent pour devenir professeurs de mathématiques est très faible, voire alarmant. À entendre le professeur N’Guessan Kouamé, enseignant à l’ENS, pendant les concours, l’établissement a du mal à trouver preneur pour les postes de mathématiques. « Chaque année, on nous demande de former environ 100 enseignants de mathématiques à l’ENS. Mais nous avons souvent du mal à atteindre ce quota. Les étudiants ne viennent pas dans cette discipline parce qu’elle est difficile. En général, ce sont des étudiants de sciences économiques qui y viennent. »

Depuis l’époque du professeur Valy Sidibé, ancien directeur général de l’ENS, on n’a pas cessé de réclamer plus de postes budgétaires. Car, pour l’institution, c’est le problème d’enseignants dans son ensemble qu’il faut chercher à résoudre.

Concentration d’enseignants

L’autre difficulté à laquelle les écoles du public sont confrontées, c’est la fuite des cerveaux. Le peu d’enseignants qui réussissent à embrasser les mathématiques préfèrent se reconvertir plus tard. Pour la rentrée 2022-2023, par exemple, près de 1 200 enseignants ont postulé pour le métier d’inspecteur. Environ 700 seront recrutés. Puis vient la question des affectations. « Il y a une grande concentration d’enseignants de mathématiques dans la capitale économique. Les gens jouent de leurs relations pour être affectés à Abidjan », ajoute M. Kouassi.

Un désamour des élèves en amont et une désertion des enseignants en aval, couplés à une mauvaise répartition des ressources humaines. Plusieurs ministères sont concernés par le problème : de l’Éducation nationale à l’Enseignement supérieur, en passant par les Finances et le Budget. Mais un seul prend véritablement les devants. « À son arrivée dans son département, la ministre a tout de suite pris conscience du problème. L’un des facteurs de ce désamour, ça a été les coefficients ramenés à 1 pour les mathématiques. Un élève pouvait donc combler sa faible moyenne en mathématiques avec une bonne note en épreuve sportive. Ce n’est pas normal. Elle a ramené le coefficient des mathématiques à 4, en même temps que celui du français. Le constat que nous avons fait, c’est qu’on ne peut pas être bon en mathématiques si on ne comprend pas les énoncés, le français dans lequel les problèmes de mathématiques sont posés », explique un proche collaborateur de la ministre Mariatou Koné. Aujourd’hui, dit-il, pour avoir le baccalauréat, un élève en série C ou D comprend qu’il doit être bon en mathématiques et en français. « Nous avons redonné à cette discipline toute son importance », ajoute notre interlocuteur, qui mentionne le soutien du ministère pour tout ce qui contribue à promouvoir aujourd’hui les mathématiques. Mais le mal est-il déjà fait ?

Raphaël Tanoh

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