A quatre jours du verdict du tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau, Tidjane Thiam a décidé de changer de fusil d’épaule.
Contesté par une partie des cadres et militants du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) emmenés par Valérie Yapo, anciennement délégué d’Adzopé, qui dénoncent entre autres les conditions de son élection le 23 décembre 2023, le successeur d’Henri Konan Bédié, craignant de perdre la face une seconde fois en moins d’un mois, a décidé dé démissionner de la tête de son parti. « Depuis plusieurs mois, le PDCI-RDA et moi-même faisons l’objet d’un harcèlement judiciaire, inique et insidieux. Ce harcèlement, orchestré dans l’ombre mais porté à visage découvert par des individus manipulés, avec pour seul objectif : nous écarter de la vie publique et politique. Dans l’intérêt du parti, j’ai décidé de remettre entre vos mains, à vous les militants, mon mandat de président du parti », a annoncé l’ancien ministre du Plan et du développement, dans une vidéo publiée dimanche soir sur les réseaux sociaux.
Ce revirement, a vite nécessité la tenue d’un bureau politique du PDCI dans la journée de ce lundi, pour décider de la conduite à tenir. Dans ces conditions, c’est le ‘’doyen’’ des cadres, l’ancien maire Ernest N’koumo Mobio, qui prend les rênes de l’ex-parti unique, Philippe Cowppli-Bony, le plus âgé des militants du PDCI ayant tiré sa révérence le 6 mai dernier en France.
De source bien informée, ce jeu de chaises musicales, tient d’une stratégie proposée par Tidjane Thiam, pour couper l’herbe sous les pieds de la justice, qu’il soupçonne de vouloir le déchoir de son poste de président du PDCI. Celle-ci, saisie par Valérie Yapo, conteste les conditions de l’élection de l’ancien dirigeant du Crédit Suisse à la présidence de leur formation politique, se fondant sur le fait qu’au moment de son élection à la tête du PDCI, il jouissait encore de la double nationalité. En terme simple, il avait perdu la nationalité ivoirienne, au regard de la loi. Lors d’une conférence de presse le 19 février, soit une dizaine de jours après qu’il a annoncé avoir entamé la démarche nécessaire au renoncement de la nationalité française, Valérie Yapo avait accusé M. Thiam de « tromperie sur sa nationalité, corruption morale, violation des textes du PDCI et duperie envers les congressistes qui l’ont élu ».

Celle qui dénonçait aussi par cette action judiciaire sa suspension du bureau politique de son parti, a demandé l’annulation du congrès ayant débouché sur l’élection de l’ancien ministre. Face à la pugnacité de la plaignante, le successeur d’Henri Konan Bédié est contraint de réhabiliter tous les cadres sous sanctions, y compris Valérie Yapo elle-même. Cependant, cette mesure prise le 26 mars est loin de la contenter. Lors de l’audience du 28 mars 2025, elle maintient sa demande de déchéance de Tidjane Thiam de la présidence du PDCI ; réclame le placement de l’ex-parti au pouvoir sous administration provisoire. Le nouveau leader de l’ancien parti unique, qui n’avait pas pris la bonne mesure de la situation, organise malgré tout, la convention qui débouche sur sa désignation, le 16 avril comme candidat du PDCI au scrutin présidentiel d’octobre 2025. Cette étape importante de la vie de ce parti, se déroule en l’absence de son président, qui avait quitté le pays quelques jours plus tôt, en pleine tempête judiciaire. Cette désignation avait été précédée d’un bureau politique du PDCI à Yamoussoukro, également ‘’boycotté’’ par le frère cadet du gouverneur de la capitale politique ivoirienne, Augustin Thiam.
Ce qui n’a pas empêché la justice, le 22 avril, de prononcer la radiation du candidat désigné, de la liste électorale provisoire, suite à la saisine de plusieurs citoyens ivoiriens, qui contestent la régularité de son inscription. C’est craignant donc un autre coup tout aussi violent que celui-là, que Tidjane a pris les devants, en renonçant à la présidence du PDCI, sans pour autant mettre fin à son rêve de compétir au scrutin présidentiel d’octobre prochain. En attendant que la justice vide le contentieux porté devant elle, l’ex-patron de Prudential démissionne donc et laisse momentanément les manettes à Ernest N’koumo Mobio. A charge à celui-ci d’organiser un nouveau congrès, auquel le petit-fils de Félix Houphouët-Boigny se présenterait à nouveau, pour reprendre le pouvoir.
Une stratégie improbable, qui ne semble pas émouvoir la principale plaignante, Valérie Yapo, contactée ce lundi par Nordsud.info. « La procédure suit son cours. En démissionnant de la présidence du PDCI, il reconnaît que je dis vrai. C’est parce qu’il avait conscience de l’issu du procès qu’il démissionne. Je n’annulerai pas ma plainte, donc, j’attends le juge », analyse-t-elle, avant de renchérir : « il a fait du faux, il démissionne donc dans l’espoir de pouvoir arranger les choses. Sauf que le procès continue, tant que je n’annule pas ma plainte ».
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Si Valérie Yapo n’entend pas pour l’heure contester la légitimité du dirigeant par intérim désigné dimanche, la plaignante se persuade que la justice fera le job jusqu’au bout. « J’attends la décision du juge. On juge sur des faits antérieurs. C’est sur cette base qu’il a été radié de la liste électorale, je ne pense donc pas que la décision que nous attendons, pourrait aller dans un autre sens », estime la plaignante.
Avocat de la défense, Me Emile Suy Bi Gohoré, lui, fait une autre lecture du dernier développement de cette saga judiciaire. Selon le conseil de Tidjane Thiam, également joint par Nordsud.info, la démission de son client de la présidence du PDCI « est de nature à rendre sans objet la procédure. Ce qu’elle demandait (la plaignante, ndlr), était de dire que l’élection du président est nulle, sous le prétexte qu’à la date de cette élection, il n’était pas Ivoirien. En renonçant à son mandat, il n’est donc plus président. Deuxièmement, elle demandait aussi que le doyen d’âge des cadres soit désigné président par intérim conformément aux textes du PDCI. Après la démission, c’est le doyen d’âge des cadres qui a été désigné en qualité de président. Tout ça nous amène à dire que la procédure est désormais sans objet ».
C’est un vrai poker-menteur dans lequel est engagé Tidjane Thiam, le technocrate qui veut s’essayer à la politique et qui bute pour l’instant sur la pugnacité d’une militante qu’il croit manipulée par le pouvoir.
Marc Dossa
