PDCI: Pourquoi Bédié veut liquider Guikahué

par NORDSUD
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Les désaccords au sommet. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) veut donner l’image d’une formation qui sait laver son linge sale en famille. Mais depuis quelques semaines, les nominations opérées par le président du parti, Henri Konan Bédié, étalent sur la place publique les discordes et les mécontentements.

Au point qu’un tête-à-tête a été nécessaire entre Henri Konan Bédié et le secrétaire exécutif du parti, Maurice Kacou Guikahué, ce lundi 22 novembre 2021, au domicile du premier à Abidjan pour crever l’abcès. Parce que, selon plusieurs sources proches du vieux parti, le numéro deux du PDCI estime que la restructuration en cours a été faite sans et même contre lui.

Depuis les premières semaines de novembre, Guikahué s’était retranché dans son village à Gagnoa, au sud-ouest du pays. Il n’est revenu à Abidjan que le lundi 22 novembre. Pour être reçu en urgence le même soir, à 18 heures par son président de parti. Mais cette rencontre n’a absolument rien réglé.

Deux rencontres Bédié-Guikahué. Il aura fallu une seconde entrevue le mercredi 24 novembre entre les deux hommes pour faire une sorte de paix des braves. Le Nouveau Réveil, le quotidien proche du PDCI, assure dans son édition N°5919 en page 3, que ces deux rencontres au sommet, «ont permis de ramener la sérénité et la quiétude dans le parti». Parlant du dernier tête-à-tête, le journal assure qu’il «a permis de lever les malentendus. Et de couper court aux rumeurs faisant état du départ de Guikahué du Secrétariat exécutif, un Guikahué qui aurait même rangé ses affaires personnelles dans son bureau ou préparer sa démission».

Guikahué sur le départ ?  Il y a effectivement eu de très sérieuses rumeurs qui ont circulé le mardi 23 novembre dernier dans la grande famille PDCI sur un départ de Maurice Kacou Guikahué de ses fonctions de secrétaire exécutif en chef. C’est surtout son absence très remarquée à l’investiture d’un nouvel organe créé par Bédié, le conseil de surveillance, le même jour à Abidjan qui a nourrit les inquiétudes. «Restructuration, congrès 2022, perspectives 2025. PDCI-RDA, ça grogne !», cette Une du Nouveau Réveil le 22 novembre montrait bien déjà que le malaise s’était installé et devenait profond dans la vielle maison.

Comment le PDCI en est arrivé là ?

Tout est parti de l’affaire dite du détournement des fonds du groupe parlementaire PDCI par Maurice Kacou Guikahué. L’affaire avait été amplifiée pendant des semaines. Alors que depuis la législature de 2016, Guikahué gère les fonds du groupe parlementaire PDCI ainsi que les ressources allouées au fonctionnement du parti.

Selon des indiscrétions, c’est ce qui a motivé sa mise à l’écart de la présidence dudit groupe parlementaire après l’élection législative du 6 mars 2021. Maurice Kakou Guikahué a été remplacé, au pied levé, par un inconnu du public, un certain Simon Doho, député de Bangolo sous-préfecture. Alors que ce dernier n’avait rien demandé.

La disgrâce de Guikahué était en réalité programmée de longue date. Le malaise s’est installé après l’échec de la présidentielle d’octobre 2020. D’abord, Henri Konan Bédié avait pris la décision d’engager le PDCI dans une alliance avec le FPI-GOR de Laurent Gbagbo. Il n’y avait eu ni un congrès extraordinaire ni même un bureau politique pour entériner cette orientation stratégique. Ensuite le PDCI a pris le leadership du Conseil national de transition (CNT), rien moins qu’une tentative de coup d’Etat. Là aussi sans débats au sein des instances ni de la haute direction du parti.

Le secrétaire exécutif se fait des ennemis. Au sein du parti, Maurice Kakou Guikahué est considéré comme le principal responsable de la débâcle. On lui reproche d’avoir conçu, proposé et mis en œuvre toutes ces orientations stratégiques désastreuses.

Bien plus, nombre de hauts responsables lui reprochent sa gestion calamiteuse des ressources humaines du parti. Une gestion qui a poussé de grosses pointures vers le RHDP. Ceux qui sont restés au PDCI soutiennent en coulisses que Guikahué a fait le vide autour du président du parti, pour mieux le prendre en otage.

Au point qu’au sein du parti, les grincements de dents se sont multipliés, à la base comme chez les cadres.

Plus significativement, l’establishment baoulé du PDCI commence à s’inquiéter pour l’avenir. L’avenir du parti après Bédié. Et l’éventualité d’un retour du PDCI aux affaires.

Le clan à la manoeuvre. C’est de toute évidence pour répondre à ces inquiétudes que Bédié a sorti de ses manches le Comité politique.

La création du Comité politique, de restructuration, qui met en orbite Allah Kouadio Rémi, un homme du sérail, ressemble fort à une tentative de reprise en main du clan.

La composition du dudit comité créé le 23 avril est une indication. Sur les 34 membres, au moins 15 sont issus du Grand Centre, notamment Allah Kouadio Rémi, Kobenan Tah Thomas, Gnanangbé Kouakou Jean, Amoikon Banga Patrice, Niamien N’Goran Emmanuel et Kouamé Kra Joseph, Tanoh Thierry, Ehouman Bernard, Djedri N’Goran, Yao Innocent, Kouadio Henri Joël N’Dri.  

Le secrétaire exécutif du parti, Maurice Kakou Guikahué, devient tout simplement conseiller spécial auprès du président du parti, chargé du suivi du Comité politique.

Des nombreuses structures ont ensuite été créés, dans le seul but de vider le secrétariat exécutif de ses prérogatives.

Interrogé sur son statut dans ce mouvement de réaménagement engagé par le Sphynx de Daoukro, le secrétaire exécutif en chef du PDCI avait reconnu une revue à la baisse de sa marge de manœuvre. «En créant un Comité de développement durable, on va reprendre un certain nombre d’éléments. Ça veut dire qu’il y a des postes dans le secrétariat qui ne vont plus exister et on va revenir à l’orthodoxie du Secrétariat avec des postes en plein sur la gestion des militants. C’est ce qui est un réaménagement. Donc, on attend dans les jours qui viennent que le président réaménage le Secrétariat. Il va le faire», avait-il répondu dans les colonnes du Nouveau Réveil dans son édition n°5869.

Que veut faire Bédié ?

Il tombe sous le sens que Henri Konan Bédié veut reprendre le parti en main avec des personnalités issues du clan. Selon des sources proches du vieux parti, un groupe constitué de vieux barrons influents, est à la manœuvre pour pousser Maurice Kacou Guikahué vers la sortie. Un de nos contacts relève que ces hommes se projettent déjà dans la succession éventuelle du président Henri Konan Bédié. Ils craignent que «leur» parti, le PDCI ne tombe entre de mauvaises mains, s’il arrive que le Sphinx de Daoukro se retire du jour au lendemain. C’est ce groupe de «pression» qui a poussé à la mise en place du Comité politique. « Pour y mettre la forme, avec la caution du président Bédié. Il s’agit donc d’un habillage», commente-t-on, off record. L’objectif étant d’enlever la sève du secrétariat exécutif pour la transférer au comité politique. Allah Rémi est le premier pion commis pour la mission.

Pas de photos Guikahué-Allah Rémi. Mais il a visiblement échoué à faire pièce à Guikahué. Les antagonismes sont restés ouverts. Même quand le comité politique faisait son premier point d’étape au président Henri Konan Bédié, le 17 juin 2021 à Daoukro, le secrétaire exécutif n’était pas présent. Il est difficile aujourd’hui de trouver un cliché photo sur lequel l’on voit Maurice Kakou Guikahué et Allah Kouadio Rémy, côte-à-côte. Eux qui étaient censés travailler de concert et en bonne intelligence.

Des pions et des organes pour écarter Guikahué. N’Zuéba a compris qu’il fallait pousser d’autres pions : Ehouman Bernard et N’Dri Narcisse ont été sortis du chapeau. Bédié multiplie donc les instances pour noyauter le secrétariat exécutif. Le 4 novembre 2021, Bédié a décidé de réorganiser le PDCI en créant un Conseil de surveillance avec pour président N’Dri Narcisse, son ex-directeur de cabinet. Le 17 novembre, il donnait vie à une commission économique, sociale et culturelle. Le 18 courant, Bédié réaménageait le secrétariat exécutif avec des entrées et des sorties significatives. Tout cela en marginalisant Guikahué.

Les postes clés sont tenus par des hommes «sûrs», c’est-à-dire du clan.

Qui après Bédié ? Prépare-t-il sa succession à la tête du parti ? En tout cas Bédié a choisi de mettre sur orbite un homme proche de son épouse Henriette : Ehouman Bernard.

Ce dernier est en train de prendre du coffre. En attendant, l’étoffe.

Selon le confrère toujours bien informé sur les déboires du PDCI, Le Matin, dans son édition du 22 novembre 2021, Ehouman Bernard occupe à lui tout seul 9 postes stratégiques au sein du PDCI. Un temps intérimaire de N’Dri Narcisse, Ehouman Bernard est aujourd’hui le Directeur de cabinet du président Bédié. L’homme est délégué départemental de Bongouanou, membre du comité politique du PDCI. Il est aussi coordonnateur général du comité en charge de la mobilisation des ressources et suivi. Il est secrétaire exécutif chargé des délégations extérieures. Il cumule le poste de coordonnateur en charge de la communication de la grande cellule de communication du PDCI. Enfin, il est en charge des finances rattachées au président du parti.

Préparer 2025. Le sphinx sera-t-il candidat à la présidentielle de 2025 ? C’est son ambition. A Gokra, village natal de Marie Koré, le 31 octobre 2021, Maurice Kakou Guikahué, s’était prononcé sur la candidature de Bédié en 2025. Selon lui, il leur faut un consensus autour de la candidature d’Henri Konan Bédié au 13ème Congrès ordinaire annoncé pour 2022, pour qu’il demeure président du Parti afin que dans la sérénité et la cohésion, ils puissent préparer 2025. C’est d’ailleurs pour n’avoir pas obtenu une passe d’Alassane Ouattara pour la candidature en 2020 que Henri Konan Bédié avait quitté le navire RHDP le 9 janvier 2019 à l’issue de la 122ème session du secrétariat exécutif de son parti à Daoukro.

Mais l’âge est passé par là. Ses forces l’abandonnent. Henri Konan Bédié lui-même reconnaît que l’exercice du pouvoir demande un peu d’énergie. Déjà en 2010, alors qu’il avait 76 ans, Bédié n’avait pas pu faire campagne. En tout cas, il n’avait pas eu la force de sillonner les régions et les départements pour parler à ses militants et aux Ivoiriens.

Même les passages télévisés étaient une sinécure pour le candidat Bédié. En 2025, il aura 91 ans. A défaut de se porter candidat, il veut garder la main pour choisir celui qui lui succédera à la candidature.

L’épisode Billon a laissé des traces. Après avoir déclaré sa candidature prématurément à la présidentielle de 2025 déjà le 20 septembre 2021, Jean Louis Billon a réduit quelque peu sa voilure. Il a rencontré le président Bédié le 28 septembre 2021. L’objectif, selon lui, était de «présenter des excuses devant tout ce qui se disait sur son compte, lui réaffirmer sa fidélité et sa loyauté, et lui faire part de son désir d’être le candidat du parti pour 2025.»

Bédié veut assurément garder le contrôle sur l’investiture du candidat du PDCI en 2025. Même s’il jure la main sur le cœur qu’il n‘interdit à personne de briguer l’investiture du parti.

Quelles conséquences pour le parti ?  

Lutte fratricide, guerre des clans pour le contrôle du parti. Maurice Kacou Guikahué est conscient qu’il y aura une longue bataille, une sorte de nuit des longs couteaux, pour le contrôle du PDCI. « Pour avoir des chances d’atteindre nos objectifs de 2025 dont le plus important est le retour au pouvoir d’Etat, il faut surtout la cohésion des militants, aplanir les divergences entre les cadres, éviter les crises de jalousie et chercher à s’épanouir par le travail, l’engagement et non par des intrigues qui n’ont pas longue vie car vite mises à nu», a-t-il confié le 31 octobre 2021 lors de la cérémonie publique dans le village de Marie Koré.

L’inquiétude du secrétaire exécutif en chef, Maurice Kacou Guikahué, est d’autant plus justifiée que les derniers changements opérés par Henri Konan Bédié ne sont pas du goût de tous. Le bulletin officiel du PDCI, le Nouveau Réveil, croit savoir que bien des militants ont eu du mal à digérer ces réaménagements techniques. «Etant donné que pour eux, le cumul et l’omniprésence de quelques personnalités pourraient créer l’effet contraire», souligne-t-on.  Ce qui devrait donner lieu à une guerre de tranchées pour la candidature PDCI en 2025.

Des défections ? Une implosion du parti reste un risque. Les analystes sont formels. La toute puissance accordée à Ehouman Bernard au sein du PDCI va faire des vagues. Dans la mesure où selon certaines sources, son premier chantier consisterait à déconstruire le système que Guikahué a mis en place. Tous les responsables politiques de terrain avaient été installés et encadrés par l’ancien ministre de la Santé. Ce sont les hommes de Guikahué qui animent le parti à la base. Il faut rapidement changer cette donne.

L’heure du doute. Comment préparer la présidentielle si désunis ?

Le dernier acte de la mise sous coupe réglée du PDCI est la liquidation du secrétariat exécutif. Bédié pourra mettre fin à son existence quand il voudra. Et cela pourrait advenir lors du Bureau politique annoncé en grande pompe pour le 9 décembre prochain à Abidjan. Par les anciens statuts du parti, le président et le secrétaire général étaient élus en même temps lors du congrès. Mais depuis le 12ème congrès qui s’est tenu du 3 au 5 octobre 2013, le secrétaire exécutif est désigné par le président du PDCI. Selon Le Nouveau Réveil, à l’issue du second tête-à-tête entre Henri Konan Bédié et Maurice Kacou Guikahué le 24 novembre, il est clair pour tous que le secrétariat exécutif n’existe plus.

Reste à dessiner un nouvel avenir pour Maurice Kacou Guikahué au sein du Pdci ou lui indiquer la sortie comme pour un certain…Alphonse Djédjé, après 11 ans à la tête de secrétariat général.

Bakayoko Youssouf

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1 commentaire

DOUMBIA 7 décembre 2021 - 18h39

Très bon décryptage

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