Moins de deux ans après son élection à la présidence du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), Tidjane Thiam reste toujours confrontés à des turbulences internes à sa formation politique. Le limogeage, lundi 3 novembre, de Sylvestre Emmou de son poste de chef du secrétariat exécutif de l’ex-parti unique, a ravivé les critiques sur la gouvernance du successeur d’Henri Konan Bédié. Une décision jugée précipitée, mal inspirée et révélatrice d’un certain désarroi au sein de la direction du vieux parti.
Selon un communiqué, l’ancien dirigeant du Crédit Suisse a procédé à une réorganisation du secrétariat exécutif, confiant désormais la responsabilité à Yapo Yapo Calice, ex-ministre du Commerce. Mais derrière cette annonce administrative se cacherait un profond malaise politique.
Une rupture qui en dit long…
Des sources internes évoquent des divergences de fond entre Tidjane Thiam et le député-maire de Port-Bouët, notamment sur la ligne politique du parti. Emmou, aurait exprimé des réserves sur la stratégie de confrontation frontale avec le pouvoir d’Alassane Ouattara et sur l’alliance avec le Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPACI) dans le cadre du Front commun. Ces désaccords auraient fini par consumer la confiance entre les deux hommes.
Pour plusieurs observateurs, cette rupture traduit surtout une erreur de casting politique de la part de l’ancien ministre du Plan et du développement. « Le poste de chef du secrétariat exécutif, depuis son institution par Bédié, exige une loyauté sans faille et un engagement total pour défendre la ligne du parti », rappelle un analyste, citant l’exemple de Maurice Kakou Guikahué, ancien bras droit du président défunt. « Sylvestre Emmou, lui, s’est souvent montré en retrait sur les grandes batailles politiques, notamment lors des débats sur la légitimité et l’éligibilité de Tidjane Thiam ».
Une décision au mauvais moment
Le moment choisi interroge. A deux mois des législatives de décembre, le limogeage du député-maire de Port-Bouët apparaît comme un pari risqué. « Tidjane Thiam aurait pu attendre la fin du scrutin. Ce limogeage affaiblit un élu influent, à un moment où le PDCI a besoin d’unité et de cohésion. Sylvestre Emmou pourrait payer cash ce jeu de chaises musicales, à deux mois des prochaines législatives », confie un cadre du parti.
Surtout que le poste, vidé de sa substance depuis 2023, ne justifiait aucune urgence, ajoute-t-il : « Thiam sait qui sont ses vrais hommes de confiance. Remplacer Emmou maintenant, c’est créer une crise inutile ». Cette décision renforce la perception d’un leadership pas rassurant. Pour Amani Konan, cadre du parti, « le remplacement d’Emmou est la preuve que Tidjane Thiam navigue à vue. Depuis son arrivée, c’est l’échec sur toute la ligne : échec à se présenter à la présidentielle, échec à ramener le PDCI au pouvoir, échec à stopper l’hémorragie des militants », critique-t-il.
A l’en croire, la gouvernance actuelle du PDCI s’enlise dans les divisions et les calculs personnels. « Ce changement n’est pas une stratégie, c’est un aveu d’impuissance », insiste Amani Konan.
Même son de cloche du côté du mouvement interne IRS-PDCI. Magloire Anoman Kouao, l’un de ses animateurs, dénonce une direction « anti-démocratique » et des alliances politiques contraires à l’idéologie historique du parti.
« Le PDCI s’éloigne de ses valeurs fondatrices et se fracture de l’intérieur. Nous appelons à la convocation urgente d’un Bureau politique pour diagnostiquer la crise et installer un comité de crise. La campagne de Tidjane Thiam a tourné à la débâcle », estime-t-il. Des critiques qui résonnent plus fort, après la décision du président du PDCI d’engager son parti dans les législatives du 27 décembre 2025, manifestement, sans concertation de son allié au sein du Front commun. Cinq jours après avoir appelé ses troupes à se mobiliser pour l’élection des députés, Laurent Gbagbo, a pris une décision contraire, en annonçant le boycott de ce scrutin par le PPACI. Un autre coup de poker mal ficelé par l’ancien patron du Crédit suisse, qui contribue lui-même à détruire son propre mythe de grand stratège.
Marc Dossa
