Préjugés, manque de soutiens, etc.: Dans l’univers controversé des jeux vidéo

par NORDSUD
Publié: Dernière mise à jour le 168 vues

L’industrie du jeu vidéo est en tête de gondole des industries du divertissement à l’échelle mondiale générant les plus grosses mannes financières devant la musique et le cinéma, figure. Considéré comme un simple divertissement dans la conscience collective ivoirienne, l’écosystème de l’e-sport  demeure embryonnaire. Paradise Game, organisateur du Festival de l’Electronique et du Jeu vidéo d’Abidjan (FEJA) donne l’occasion aux Ivoiriens de mieux connaître cet univers. Incursion.

Bienvenue dans la sphère des Gamers. Tel est le texte qui souhaite le traditionnel akwaba à l’entrée de la salle de 1500 mètres carrés au premier étage, dont l’accès est facilité par l’escalier roulant de l’enseigne Cosmos de Yopougon. Ce Dimanche après-midi, le local de Paradise Game est plein à craquer. Le public mordu de jeux vidéo a en effet répondu présent pour l’édition numéro 7 du FEJA. L’attraction principale de cet open-space est au fin fond de la grande salle. De part et d’autre de l’estrade principale surélevée qui y est disposée, deux protagonistes s’affrontent, écran de télévision contre écran de télévision, manettes en mains.

En toile de fond, un gigantesque écran retransmettant le combat auquel s’adonnent les deux meilleurs joueurs des phases éliminatoires à la quête du graal. Bienvenu dans l’univers du jeu vidéo en Côte d’Ivoire ! Dans cette ambiance de visionnage se  déroule la finale du jeu de combat Street Fighter. Les deux antagonistes sont : Lord Nokum de la Côte d’Ivoire et HSN du Cameroun. Sur les innombrables chaises disposées en face de l’écran géant, les supporters sont confortablement installés, les yeux rivés sur le spectacle. Au sein de ce virevoltant public majoritairement acquis à la cause du compatriote ivoirien, un jeune barbu, la vingtaine révolue a en commun avec le représentant ivoirien un maillot rose.

A la mi-temps, il ira par ailleurs saluer avec une chaleureuse accolade suivi d’une ferme poignée de main, son jumeau vestimentaire. Approché par nos soins en vue d’un échange, il donne son feu vert le temps de la reprise de la compétition. Renseignement pris, ce tee-shirt est la tunique du groupe des joueurs de jeux vidéo de Yopougon. Ce maillot estampillé du nom du groupe est donc le dress-code qui identifie les membres de ce club, nous explique-t-il.

Xherdan … 

Vivre de jeux vidéo et d’eau fraîche, 3 ans durant. C’est la profession de foi, signée de Xherdan, le pseudonyme de notre interlocuteur. C’est l’un des plus redoutables “ gamer” en Côte d’Ivoire et en Afrique.  Quintuple champion au FEJA, quadruple champion d’Orange Gaming Tour, champion d’Afrique en 2018, double vice-champion d’Afrique, et une fois lanterne rouge du trio de tête continental, il s’appelle en réalité  Blédé Hermann. Ce maestro en football sur console doit faire de la place dans son armoire à trophée, ce dimanche après-midi. Le nouveau butin à entreposer ? Champion du FEJA 7, quelques heures plus tôt en Ea football, face à Hady Juve, un joueur sénégalais qui a mis le cap sur Abidjan pour la compétition.

Comment est-il parvenu au jeu vidéo ? D’après Blédé c’est c’est son frère aîné qui lui a transmis le virus. « J’ai commencé à jouer en 2003. Je suivais mon grand-frère qui jouait dans les salles de jeux. Les parents nous ont par la suite acheté une console. C’était une PS2 et le premier CD c’était PES 5 », se souvient-il avec nostalgie. De l’amateurisme du jeu au professionnalisme avec l’enjeu d’en faire une carrière et un gagne-pain, Xherdan s’est assuré le soutien de sa génitrice qui n’a pas rechigné à lui donner on blanc-seing. « En 2018, j’ai dit à maman que l’industrie du jeu vidéo se développe et étant donné que j’ai du talent pour ça, je lui ai demandé de m’accorder une année sabbatique durant laquelle, j’ai mis l’école en pause alors qu’il était prévu que je parte poursuivre mes études au Ghana. Cette année, j’ai été champion d’Afrique, et par la suite plusieurs fois, d’affilée champion de Côte d’Ivoire. Les parents ont vu ça d’un bon œil. J’avais la célébrité, les sponsors et tout », narre-t-il. Un choix qui s’est avéré judicieux d’autant que le talent d’Hermann commence à valoir des millions. « Je vivais entièrement des jeux vidéo depuis 3 ans jusqu’en mai-avril 2023. C’était ma seule source de revenus avec mon sponsor pour un bail de 3 ans. Mais avec les difficultés de l’après covid, nous n’avons pas pu renouveler.  En tant que champion d’Afrique, j’ai gagné 5000 euros. Pour les titres de champion de Côte d’ivoire, je gagnais 1 million, avec Orange Gaming ou le FEJA. Sur ce FEJA, j’ai participé à 5000 FCFA et je gagne 500.000 FCFA après plus de 10 matchs. Par la grâce de Dieu, avec beaucoup de tactiques, j’ai battu un ami et adversaire Sénégalais qui est très en forme en ce moment ». Recruté par la section e-sport du Racing Football Club d’Abidjan qui est en passe de se mettre en place, Xherdan touchera un salaire mensuel d’environ 200.000 FCFA. Dans l’intermède, le multiple champion s’essaie à des business en sus des revenus qu’il engrange dans le jeu vidéo. «  Je suis agent libre en quête de sponsors. Je fais d’autres activités qui me préoccupent mais j’essaie de garder un niveau stable même si je m’entraine plus comme il faut », ajoute-t-il.

Son sens de la répartie est explicite. « Je suis un peu comme Laurent Pokou. Il n’a pas pu profiter à fond de son talent mais c’était une star. Je le fais actuellement par passion pour que d’autres puissent suivre et créer un écosystème. Si demain, je ne suis pas joueur , je souhaite avoir un job lié à l’e-sport ». En mode supporter pour son coéquipier après avoir enregistré à titre individuel, Xherdan est ultra-concentré à la reprise du combat. Il ne tient plus sur sa chaise. Il espère voir son “ pote” ramener un second prix dans l’escarcelle de leur équipe.

Le Camerounais vainqueur 

Devant la domination et les prouesses techniques du personnage de son proche, il est tout sourire et n’hésite pas à s’écrier dans la salle bouillonnante, devant les coups assénés à l’adversaire. Mais comme Xherdan le sait et le fait subir à ses adversaires, “ dominer, ce n’est pas gagner”. « Tu peux jouer beaucoup, mais si tu n’as pas la stratégie c’est zéro. Si tu as la stratégie, que tu ne joues pas beaucoup ça ne sert à rien», nous disait-il quelques heures avant la seconde mi-temps de combat. Un principe que son coéquipier de Yopougon, qu’il soutient bec et ongle, aura jeté aux oubliettes. Ratant le coche à l’occasion de porter l’estocade, le dominateur s’est en effet fait surprendre. Conséquence ? Le vainqueur est HSN, le Camerounais, archi-dominé, au terme d’un combat qui suscite une standing ovation. « J’ai remporté la compétition après une quinzaine de combats. Le niveau général est très bon, c’est encourageant de voir un tel engouement », indique le vainqueur. Victorieux en 2018, 4è en 2021, désireux de ramener la victoire en terres camerounaises, Lord Nokum a relevé le défi en dépit du public acquis à la cause de son adversaire évoluant à domicile. « On ne peut pas négliger le public et l’énergie qu’elle envoie. Ça touche le moral et ça n’a pas été facile. Je dirais que ça s’est joué à l’expérience. Je repars au Cameroun avec 500.000 FCFA et d’autres gadgets », nous confie-t-il avant de sacrifier à la traditionnelle séance de photos. 

Une délégation Togolaise

Outre le Cameroun, le FEJA a également drainé une communauté d’une vingtaine de togolais. S’ils repartent tous azimuts avec des souvenirs d’une Côte d’Ivoire hospitalière, sur le terrain de la compétition, les porte-étendards du drapeau ivoirien auront été intraitables. Emmanuel Aquereburu en a fait les frais.  « Nous sommes venus pour la découverte, pour expérimenter. Moi je suis Gamer de e-football. Nous avons une délégation de 19 personnes chacun selon son jeu.  Je me suis arrêté au second tour », explique-t-il.

Une ambiance qui montre que le jeu vidéo prend de l’ampleur en Côte d’Ivoire. « Je trouve que le jeu s’est beaucoup développé ici. Les gens ne comprennent pas que le Gaming puisse ramener de l’argent, ils pensent que jouer aux jeux vidéo c’est juste de s’amuser », indique Aqua-Z. Si la pêche n’a pas été bonne, d’autant que la délégation repart bredouille à Lomé, l’objectif est de faire de la Côte d’Ivoire, un modèle ivoirien. « A Abidjan, ici, ce sont les ivoiriens qui dominent, notre voix ne porte pas trop. (ndlr, rire)», ajoute-t-il.

Comme Emmanuel, Hermann estime qu’un virtuose de jeux vidéo est généralement un pratiquant de ce sport.Ce principe vaut également pour les amateurs d’un autre tournoi de Jeux vidéo, Madden, le tournoi de NFL, une version virtuelle d’un sport pratiqué en Côte d’Ivoire :  le football américain. Beugré Samuel Jean-Arnold, vainqueur du tournoi de jeux vidéo de ce sport par ailleurs capitaine de l’équipe Golden eagles de Riviera Golf, partage cet avis. Idem pour Marianne- Inès Adjite et Loukou Mondesir, des joueuses de football américain que nous retrouvons manettes en main au FEJA. C’est également l’avis du président de la Fédération Ivoirienne de Football Américain (FIFAN)

Des filles amoureuses de Football Américain en jeu vidéo et en sport 

Dans cet univers vidéoludique masculin, la gent féminine est rare comme un merle blanc. Ce dimanche par ailleurs, Marianne-Inès Adjite est confronté à Loukou Affoué Charlène Mondesir. Si les deux protagonistes sont des joueuses occasionnelles, il n’en demeure pas moins qu’au terme du match, l’expérience aura fait la différence. Marianne-Inès, plus vieille joueuse, mieux rompue aux arcanes du jeu vidéo de Football Américain est vainqueur. « Moi c’est ma deuxième fois de jouer. L’année passée, je n’avais pas gagné, mais cette année, j’ai gagné », dit-elle sourire aux lèvres pointant du doigt sa sparring-partner. En guise de réponses aux interrogations sur les facteurs qui ont concouru à son intérêt pour le jeu vidéo, elle explique que ce sont les techniques de jeu qui l’attirent le plus.

 La jeune étudiante dit être tombé sous le charme de ce sport qui correspond à son idéal. « J’aime les jeux d’hommes, comme le catch par exemple. J’étais venu supporter un ami et en assistant au jeu, j’ai aimé, je me suis inscrite et j’ai commencé à jouer avec les garçons», précise-t-elle.

Pour la triomphatrice du jour, Marianne-Inès le jeu vidéo, c’est bien, mais une carrière de joueuse professionnelle, ce serait le nec plus ultra. 

Figure de proue présidant aux destinées de la fédération ivoirienne de Football Américain en Côte d’Ivoire, M’boye Stéphane est aux côtés de ses poulains au FEJA, ce dimanche. Ancien joueur de football américain aux Etats-Unis en 1990, il fait son come-back en terres ivoirienne 5 ans plus tard. En 2021, il porte officiellement sur les fonts-baptismaux, cette fédération. Connaisseur de la puissance de l’industrie du jeu vidéo, il embarque dans le train du FEJA.  « Au niveau du jeu vidéo, Madden est très populaire comme FIFA mais c’est pour le foot américain. Aux Etats-Unis, la cagnotte est de 2 à 3 millions de dollars. Dans le cadre du FEJA, tous les amateurs de ce sport ou de ce jeu vidéo viennent s’affronter sur cette compétition. Notre fédération est partenaire avec le FEJA pour l’organisation », note-t-il. Des manettes, un écran, au-delà de l’aspect distractif du jeu vidéo, le président de la FIFAN fait un zoom sur le business.

« Ici on prend ça un peu à la rigolade alors que c’est très professionnel. Les gens ne réalisent pas que c’est une industrie. Nous jouons parce que ça nous permet de bosser l’aspect tactique de notre sport. A tout point de vue, c’est important. C’est dommage que les gens ne comprennent pas toute l’importance que le jeu vidéo peut avoir pour l’économie de la Côte d’Ivoire. Un jeune qui joue aux jeux vidéo n’est pas en train de faire des bêtises », explique M’boye Stéphane. Dans un flashback de sa jeunesse, il nous rappelle son histoire avec le jeu vidéo. « Moi par exemple ma première console était une Axtrad CPC 6128 en 1983, c’est parce que les parents m’ont laissé jouer aux jeux vidéo que j’ai pu développer mon esprit de créativité et que je peux dire aux autres parents d’encourager les jeunes à rentrer dedans, même s’il faut les encadrer. C’est dommage de se priver de ce que le jeu vidéo peut apporter à la Côte d’Ivoire. Nous soutenons le FEJA, on sait ce que ça peut donner et on encourage tout le monde à participer », explique-t-il. 

Les organisateurs du FEJA 

C’est la dame à tout faire. Cheville ouvrière de l’organisation de cet événement, Marie Noëlle Boka, chef de projet événementiel à Paradise Game, nous fait un tour d’horizon de la ligne de mire de ce rendez-vous. « L’objectif c’est de montrer au monde qu’il y a du potentiel en Afrique et particulièrement en Côte d’Ivoire. On sait que dans le monde, les jeux vidéo sont devant le cinéma et la musique mais malheureusement l’Afrique n’a pas encore sa part du gâteau. L’idée c’est de montrer que les jeux vidéo en Afrique, c’est possible», relate-t-elle.  Muette sur le sujet du chiffre d’affaires de l’entreprise et de la manne financière brassée par l’avènement, notre interlocutrice estime que le jeu vidéo est orphelin de tutelle dans les sphères gouvernementales, et donc n’a pas de soutien. « Le jeu vidéo n’est ni affilié au ministère des Sports, ni des TIC. Nous avons besoin de soutien. Ici un gamer pour avoir une PS4 pour s’entraîner c’est compliqué. Il n’y a pas de marque qui accompagne les gamers. En Côte d’Ivoire, on n’a pas encore pris notre part du gâteau. Le FEJA n’est pas un évènement rentable. C’est parti de la passion du fondateur pour les jeux vidéo. Si je dois parler de chiffres, c’est compliqué. Nous faisons du social. 5000 FCFA pour participer à un concours et vous pouvez gagner  1 million. Ce sont quelques rares partenaires qui nous aident. Aujourd’hui, le jeu vidéo ne nourrit pas son homme. On a des gamers de 2017 qu’on ne retrouve pas parce qu’ils doivent subvenir à leurs besoins alors que travailler et jouer en tant que professionnel, n’est pas du tout évident », se désole-t-elle.

Le jeu vidéo, ce n’est pas pour les voyous

 Au tableau des solutions, l’équipe du FEJA a d’ores et déjà esquissé une ébauche : la création d’une fédération. « L’objectif pour nous c’est de réunir toutes les communautés de gamers. Ce sont ces communautés qui créeront la fédération. Le problème c’est de trouver un leader. J’espère que ce sera fait d’ici 1 à deux ans ». L’autre paire de manches qui donne du fil à retordre à cette velléité demeure le regard des méconnaisseurs. « Les gens pensent en Côte d’Ivoire que le jeu vidéo c’est pour les voyous alors qu’on a prouvé depuis 7 ans que la plupart des gamers, sont des étudiants, des travailleurs du secteur des banques, etc. Si vous faites le tour de la salle, vous ne verrez pas de voyou. Le jeu vidéo n’est pas encore très ancré dans la culture africaine », fait-elle remarquer. Mère de famille aujourd’hui, elle s’érigera en ambassadrice du jeu vidéo pour son garçonnet. « Moi j’ai un fils de 3 ans, s’il s’intéresse aux jeux vidéo, je vais l’encourager, ça aide à se discipliner, à se concentrer, à être intelligent. Le jeu vidéo éduque », indique-t-elle. Si les salles de jeux vidéo pullulent dans les quartiers populaires, le FEJA et l’Orange Gaming Tour écrivent crescendo les premières notes d’espoirs d’une industrie du jeu vidéo ivoirien. Un manque à gagner terrible tant au niveau des talents de gamers que sur le plan des multiples activités connexes de la chaîne de valeur. En 2023, selon Statista, la bagatelle de 187,7 milliards de dollars ont été brassée par cette industrie, répartie comme suit : 92,6 milliards de dollars pour les jeux sur smartphone, soit 49% du marché total. 56,2% pour les jeux sur console équivalant à 56,1 milliards de dollars. Avec 37,20 milliards de dollars, 20% de la manne financière pour les jeux vidéo sur PC. Et  1% pour les jeux sur les navigateurs, soit 1,9 milliards de dollars. 

Charles Assagba

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