Euphorisants, stupéfiants: Comment les médicaments sont détournés de leur usage

par NORDSUD
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Dans la longue lutte contre la drogue en Côte d’Ivoire, on parle beaucoup de cannabis, de cocaïne, d’héroïne. Un autre volet, très encré, reste cependant occulté. Il s’agit des médicaments utilisés comme stupéfiants. Enquête sur un phénomène aux conséquences fâcheuses.

Beaucoup d’Abidjanais se souviennent encore du scandale sexuel qui a éclaboussé l’Institut scolaire Lavoisier, en 2019. Jean-Claude était l’un des protagonistes. Epargné parce qu’il n’a pas été dénoncé par ses camarades, le jeune homme a pu terminer son cursus scolaire au sein de l’établissement. Aujourd’hui, Jean-Claude vient d’achever un stage dans une entreprise informatique. Le jeune homme que nous rencontrons ce samedi 6 août, aux II-Plateaux ‘‘Mobile’’, n’a rien d’un mauvais garçon. «Au moment où la vidéo a fuité, nous nous étions déjà rangés. Moi, je devais passer mon examen. Malheureusement, certains de mes camarades ont été renvoyés», nous explique-t-il. Plusieurs élèves des établissements Commandant Cousteau, de Lorraine et du lycée moderne d’Angré participaient à ces scènes, arrosées d’alcool et de drogues, selon le garçon. Comme mélange bétonnant, ils faisaient l’association de comprimés, de sirop, et de soda, pour planer.

‘‘Sous l’effet de la drogue, elles pouvaient faire n’importe quoi’’

«Les filles venaient le plus souvent d’autres établissements. Lorsqu’elles étaient sous l’effet de la drogue, elles pouvaient faire n’importe quoi», se souvient Jean-Claude.  Certaines allaient jusqu’à se dévêtir complètement. Si la vidéo a fuité en 2019, c’est en 2017 qu’elle a été faite. Mais en 2018 déjà, dit-il, il avait décidé d’arrêter ces pratiques, parce que ses notes de classe baissaient. Son père qui l’avait remarqué, avait décidé de l’amener à Soubré étudier, s’il ne se ressaisissait pas. Dans le groupe, à l’entendre, il y avait un élève qui venait du Lycée moderne d’Angré, qui faisait les mélanges de drogues. «Moi, je ne m’y connaissais pas. Quand on buvait le soda, on l’accompagnait d’alcool. Ça nous mettait dans un autre état. Mais, je me sentais mal à l’aise plus tard, parce que j’avais des migraines», ajoute notre interlocuteur.  

‘‘Le Chimiste’’

 Certains parmi eux ont été emmenés en désintoxication, plus tard. Le garçon qui faisait le cocktail, que nous appellerons Rodrigue, poursuit toujours ses études dans une université privée, à Abidjan. Jean-Claude et lui ont gardé le contact. Et c’est grâce à l’entregent du garçon que nous entrons en contact avec Rodrigue, le même jour. Ce dernier, ne veut pas nous rencontrer, dans un premier temps. Ensuite, après les assurances de son ami, il demande de le retrouver à la Riviera Palmeraie, non loin du groupe scolaire Ismat. Pas de caméra, pas d’appareil photo, ni d’enregistreur, insiste-t-il.

Celui qui jouait le rôle de ‘‘chimiste’’ dans le groupe, s’est lui aussi rangé. C’est un jeune homme énergique, de taille moyenne à qui nous serons la main. Il est méfiant. Mais, la présence de Jean-Claude le rassure. Selon Rodrigue, il se servait du fameux cocktail de l’artiste américain Lil Wayne pour faire planer ses potes pendant les virées.

Une formule créée à base de codéine qu’il y a dans les sirops de toux. Du Rhinathiol, du Phenargan, du Cetirizine, énumère-t-il.

Il devait trouver aussi des Cetirizine, de l’Alairgix, ou tout autre produit contre les allergies. Le tout, mélangé avec du soda, c’est de la dynamite.

Rodrigue connaît ces médicaments comme un pharmacien.

Les noms, leurs compositions, le dosage. C’est sur Internet que le ‘‘chimiste’’ s’est formé, depuis sa classe de 4ème.

«La plupart de ces médicaments, je pouvais les trouver à la pharmacie, sans ordonnance. Mais, comme il nous en fallait en quantité suffisante, je faisais le tour de plusieurs pharmacies», nous explique le ‘‘chimiste’’. Après son départ du Lycée moderne d’Angré, dit-il, certains venaient le voir pour apprendre à faire le fameux cocktail. «La pratique continue encore dans les écoles et même dans les universités », nous assure-t-il.

L’Opium

La pratique d’utiliser les médicaments pour se droguer est presque née dans le milieu scolaire ivoirien. Mais, ce n’est pas qu’une pratique de…cour d’école. Le nouveau phénomène, c’est l’élixir parégorique, également appelé teinture d’opium benzoïque, prescrit pour gérer les problèmes digestifs. C’est une bombe. Pour planer, il n’y a pas mieux. Sauf qu’il faut parvenir à se procurer plusieurs flacons de 60 ml à la pharmacie. Une fois acquis, il suffit de faire évaporer la partie alcoolique de la tenture d’opium. Le résidu qui reste, une poudre, est ensuite utilisé pour s’injecter. C’est de l’opium.

Le phénomène prend de l’ampleur à Abidjan. Pour comprendre à quel point les médicaments sont utilisés pour se droguer, nous avons rencontré Sangaré Tigori Béatrice, professeur de toxicologie, experte auprès des tribunaux.

Elle travaille également au Laboratoire national de santé publique, et a mené plusieurs études.

D’après la toxicologue, les études effectuées dans les établissements scolaires montrent la montée de la consommation de la drogue chez les adolescents. «Nous avons mené notre première étude en 2004-2005. Elle a démontré que 15% des élèves que nous avons utilisés pour les tests, étaient déjà addictifs. Alcool, cigarette, cannabis, médicaments, etc. L’âge variait autour de 16 ans. Mais, c’est en 2008, que les médicaments sont véritablement entrés dans le processus. Notre dernière étude date de 2019-2020, menée dans les écoles de garçons à Abidjan et alentours. Nous avons relevé 21% de positivité. Médicaments, alcool, cannabis, etc. Dans les écoles de filles, nous avons relevé 12% de positivité. Dans les écoles mixtes, 15%. De la 6ème à la terminale, les élèves sont addictifs à une drogue. Et l’âge moyen tourne autour de 12 ans. Ce que nous pouvons dire, c’est que l’usage des médicaments utilisés comme drogue s’est rependu aujourd’hui. Et c’est grave», souligne-t-elle.

Au cours de leurs études, un nouveau phénomène a également été observé en Côte d’Ivoire : la polytoxicomanie. Les adolescents et les jeunes prennent tout. «Il est à l’alcool, au cannabis, aux médicaments», souligne Prof. Sangaré Tigori Béatrice.  Au sujet de l’utilisation de l’élixir parégorique qui se repend, l’experte s’est dite inquiète. «Nous avons découvert sur le tas qu’il y a des personnes qui l’utilisent pour se droguer», regrette-t-elle.

‘‘Midi Pile’’

À la Croix-Blue, située à Adjamé, ‘‘Carrefour Djéni Kobena’’, la prise en charge des drogués est le quotidien de Daniel Tuo, conseiller formateur en toxicomanie, chargé de projets au service social et prévention.

D’après lui, le phénomène des médicaments détournés de leur usage est circonscrit à certaines communes. Notamment, Cocody, Bingerville, Marcory. «Ce que nous avons remarqué, c’est que les élèves ont inventé des surnoms pour désigner ces médicaments. Comme ‘‘Midi pile’’, ‘‘Missile’’, pour éviter que l’on sache à quel médicament ils font allusion», révèle Daniel Tuo.

Au premier étage du bâtiment de la Croix Bleue, on peut trouver des élèves parmi les personnes qui sont en désintoxication. Des cas que le centre gère en toute discrétion. A cause de la polytoxicomanie, selon M. Tuo, quand ces jeunes ne sont pas aux médicaments, ils se tournent vers d’autres drogues. L’expert ajoute que l’un des médicaments qui revient le plus, c’est le Tramadol. Un anti-douleur assez prisé. «On trouve aujourd’hui du Tramadol modifié et accessible», déplore-t-il. À l’entendre, même en dehors des écoles, les comprimés sont entrés dans les habitudes comme moyen de se droguer. C’est aussi une affaire de rue. Le Valium, le Rhinathiol, le Phenargan, etc.

Pour comprendre la simplicité à se procurer ces médicaments, nous avons fait plusieurs pharmacies au Plateau-Dokui, aux Deux-Plateaux, à Abobo. Des médicaments comme le Rhinathiol ou le Phenargan sont vendus sans ordonnance. Pour l’allergie, avec le Cetirizine, quelques pharmacies ont voulu savoir si nous avons consulté. Pour contourner le piège, il nous a suffi de répondre que le médicament demandé a déjà été prescrit par notre médecin une fois, et qu’il s’est avéré efficace.

Ordonnance

Pourquoi une telle facilité à se procurer des médicaments pouvant servir de cocktail pour se droguer ? Prof. Sangaré Tigori Béatrice, parle d’absence de mesures. «Nous parlons de médicaments détournés de leurs usages, parce que celui qui a le médicament, n’est pas allé en consultation auprès d’un médecin. Vous avez des antitussifs, des antihistaminiques, des opiacées, de la codéine, qu’ils recherchent. Si quelqu’un a un problème de toux, le médecin lui prescrit un sirop à base de codéine, pour l’aider. Il y a des antihistaminiques, pour les petits problèmes d’allergie, ou le trimétazine. Mais, ces mêmes médicaments peuvent se retrouver entre les mains d’une personne qui n’est pas allée consulter un médecin. On ne demande pas d’ordonnance à une personne qui vient acheter du sirop pour la toux à la pharmacie ou pour des allergies légères. Le fameux Tramadol, c’est un analgésique opioïde, pour la douleur.

En pharmacie, ce sont les 50 mg et 100 mg, qui sont vendus. Vous avez dans la rue, ces médicaments à usage vétérinaire, qui sont plus utilisés. Une seule pharmacie ne vous vendra pas plusieurs flacons contre la toux. Pour contourner cela, certains clients font le tour de plusieurs pharmacies, pour pouvoir s’en procurer plus», relate-t-elle.

Antidépresseurs

La vente de certains médicaments en pharmacie, toutefois, exige une ordonnance. Notamment les antidépresseurs, qui sont également utilisés pour planer. Mais, les ‘‘junkies’’ ont trouvé la parade. «Ils falsifient l’ordonnance. Aujourd’hui, ces mauvaises pratiques font que les pharmaciens sont obligés de trouver de nouvelles stratégies. Avec tous ces abus, on demande aux pharmaciens d’essayer de proposer autres choses aux patients, qui ne contienne pas des substances qu’on peut détourner de leur usage», ajoute l’experte.

Malgré tout, à l’entendre, le circuit parallèle de médicaments, fait que lorsque ces ‘‘drogués’’ sont bloqués, ils se tournent vers les médicaments de la rue. Difficile donc d’empêcher l’usage détourné des médicaments. Reste alors la sensibilisation, selon Prof. Sangaré. Et, pour elle, cela commence au sein de la cellule familiale. «Au sein même de nos familles, il faut donner les bons exemples. Où vont le reste des médicaments, lorsque les parents ont fini de se soigner ? On ne laisse pas la boîte traîner à la maison», fait-elle savoir.

Pour Kadio Claude, président de l’Organisation des parents d’élèves et d’étudiants de Côte d’Ivoire (Opeeci), les habitudes doivent changer à ce sujet. «Il faut éviter de prendre, par exemple, des médicaments à tout bout de champ devant les enfants, parce qu’ils copient nos gestes», note-t-il. En même temps, note le parent d’élève, il n’est pas aisé pour les parents d’avoir l’œil sur les enfants, aujourd’hui. Ni même de déceler le moment où il commence à se shooter.

La construction du moi

Mais pour Prof. Sangaré Tigori Béatrice, il faut d’abord comprendre pourquoi ces addictions ont lieu? « En toxicologie, on dit qu’il y a passage à l’acte lorsqu’il y a une triple rencontre. D’abord, le produit disponible (médicaments, drogue, alcool, etc.), ensuite le moment socio-culturel défavorable (l’état d’âme de la personne, une fragilité émotionnelle, etc.) et enfin, la personnalité du sujet. Le sujet doit avoir une bonne construction de son moi. La construction du moi se fait à la maison, en famille», indique l’experte. Qui ajoute : «Le moment socio-culturel, c’est ce que nous, les Africains, appelons le destin. Aucun de nous ne peut l’influencer. Mais la personnalité, oui. Et c’est là qu’il faut agir, par l’éducation. C’est à nous les parents de jouer notre rôle». Comment repérer une personne qui est sous l’emprise d’une drogue ? Il suffit de regarder les modifications difficilement explicables du comportement, chez la personne. «La personne n’a plus envie de faire les efforts. Si elle allait à l’école, les notes vont chuter. Il y a aussi le changement de l’aspect du visage. Le visage devient inexpressif, hagard. Et ça saute aux yeux. Il y a des manifestations injustifiées de colère chez la personne. On constate aussi que l’enfant recule devant l’effort physique. Il affiche une perte d’intérêt vis-à-vis des choses qui lui faisaient plaisir avant», énumère-t-elle.

Pour l’experte, tout le monde doit jouer son rôle. Car, si nous ne les repérons pas vite, ils deviendront un problème pour la société.  

 Raphaël Tanoh

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