Sommet Afrique-France: Macron et 11 jeunes font le procès des dirigeants africains

par nordsud.info
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Venus de tout le continent, de jeunes Africains ont exprimé sans fard vendredi leurs attentes et frustrations sur la démocratie et la relation avec la France, interpellant directement le président Emmanuel Macron lors d’un sommet inédit à Montpellier (sud) qui privilégiait la parole de la société civile. Pour la première fois depuis le début des sommets Afrique-France en 1973, cette rencontre excluait les chefs d’Etat du continent. Les jeunes invités de la société civile venus du Burkina Faso, du Mali, de République démocratique du Congo, du Maroc… avaient beaucoup de choses à dire à la France, concernant l’héritage colonial, la politique des visas ou l’aide au développement. Dès l’ouverture du sommet, auquel ont été conviées quelque 3.000 personnes, la table ronde « Engagement citoyen et démocratie » a ainsi attiré de nombreux spectateurs et intervenants.

11 jeunes triés sur le volet. Pour échanger avec le président français, ce sont donc 11 personnes, six femmes et cinq hommes, qui ont été sélectionnées: Eldaa Koama, entrepreneuse burkinabè engagée dans le numérique et le social, Lova Rinel, présidente du Conseil représentatif des associations noires (Cran), Adam Dicko, activiste malienne, Adelle Onyango, créatrice de podcast. Sans oublier Sandrine Naguertiga, entrepreneuse et blogueuse, Amina Zakhnouf, cofondatrice marocaine d’un incubateur de politiques publiques, Aliou Bah, qui préside un petit parti politique guinéen, Ateki Seta Caxton, un camerounais qui milite pour la participation citoyenne des jeunes, Arthur Banga, universitaire et chercheur ivoirien, Sinzo Aanza, écrivain. Et Cheikh Fall, blogueur et cyberactiviste sénégalais. C’est Claudy Siar, l’animateur de Couleurs Tropicales sur RFI, qui a fait la modération de cette plénière. «L’Afrique est le continent de demain et ici, il peut se sentir chez lui», a dit Michaël Delafosse, le maire de Montpellier, ville hôte de ce Nouveau sommet Afrique-France dans son mot de bienvenue.

Le début de l’exercice. Quand Emmanuel Macron monte sur scène pour prendre la parole: «Normalement, nouveau sommet, il ne devrait pas y avoir de discours du président de la République. Je vais donc juste dire quelques mots.» Il se lance alors dans les remerciements. «Ce nouveau sommet, c’est un engagement pris à Ouagadougou en 2017. Il vient après plusieurs étapes. Il y a un rapport qui m’a été remis et il y a les jeunes qui portent des propositions, mais aussi des indignations.»

«La dette que nous avons à l’égard de l’Afrique, c’est une dette envers un continent qui est un continent de promesses et d’espoirs. La France a la responsabilité de répondre aux demandes et à la jeunesse africaine», a souligné le président français pour planter le décor.

Originaire du Kenya, Adelle Onyango prend la parole. Elle fait part de son « honneur » d’être ici. « Qu’elle peut être la force d’une relation basée sur la douleur, le scepticisme et l’absence de confiance ? », demande-t-elle au président français. Elle estime que la françafrique, « est une domination injuste à laquelle il faut mettre un terme » et que la relation actuelle entre le continent et la France est « déséquilibrée ».

C’est au tour d’Arthur Banga de s’adresser au président. Il pose d’abord le décor d’une relation apaisée, «équilibrée» entre l’Afrique et la France en 2030. «On ne parlera plus d’aide ou de développement, mais de partenariat et de co-construction. C’est fini du franc CFA, l’Afrique aura sa propre monnaie. Les bases militaires auront fermé et laissé leur place à des armées indépendantes. 2030, c’est de la prospective à court terme. Le chemin est semé d’embuches, mais nous allons le parcourir ensemble.»

Eldaa Koama dans son intention remet en cause la notion d’aide au développement : «Ce type d’aide rend esclave. Ça fait près d’un siècle que l’aide au développement se balade en Afrique, ça ne marche pas. C’est fini les expressions « sauvons l’Afrique », c’est fini monsieur le président. Je vais vous proposer des actions concrètes. L’AFD fête bientôt ses 80 ans, changez le nom, changez la forme.»

Les réponses. Emmanuel Macron prend la parole pour répondre aux différentes interventions. «Ce qu’on est en train de faire est très important», estime-t-il.

«On fera tout pour accompagner les élections démocratiques. Tout ce que porte un gouvernement n’est pas mauvais, le tout est que ce soit un gouvernement démocratique reconnu», estime Macron. Sur le sujet de l’aide au développement, il dit «oui» au changement de nom et parle d’«investissement solidaire».

« On est tous les enfants d’une histoire. Cette marmite est pleine de toutes les tâches que vous évoquez et le ragoût qu’on y fait n’est plus très bon. Il faut changer les termes, le regard et rééquilibrer les relations. Ce n’est pas vrai qu’on oubliera le passé et ces blessures, il faut les assumer ».

Dans sa réponse, Emmanuel Macron met en garde. «Aujourd’hui, beaucoup de gens manipulent notre histoire. Beaucoup de gens sont dans une politique de prédation envers l’Afrique».

Sur la question du pardon, « je pense que sur ce que vous me demandez, ce n’est pas ça que je dois faire car c’est trop facile», déclare le chef de l’État français. «Dire pardon ça voudrait dire qu’en quelque sorte je voudrais me délier», ajoute-t-il évoquant croire en une «politique de reconnaissance». «Oui, la France a une responsabilité immense», reconnaît-il, sans rien concéder.

Ensuite Emmanuel Macron revient sur la présence militaire française sur le continent. Il répète que c’est à la demande des Etats. «Si la France n’avait pas été engagée en 2013, les terroristes seraient à Bamako. La France ne s’installe pas contre des Etats et contre des dirigeants. Nous n’avons pas vocation à rester. Ce que je veux, c’est que l’on retire les bases militaires le plus vite possible.»

«Je ne crois jamais avoir été ambigu quand il y a eu des tripatouillages constitutionnels. Le troisième mandat en Guinée, je l’ai condamné avant, pendant et après les élections. Sur le coup d’Etat, on a soutenu la position de la Cedeao. Le Tchad, on est dans une situation différente. C’est un pays en guerre. La France reste militairement et on appuie la transition guidée par l’Union africaine. La Côte d’Ivoire, il y a un président qui s’exprime et qui dit qu’il ne fait pas de 3e mandat. Je salue l’annonce. Puis le candidat décède. Il a été dans une circonstance exceptionnelle, et il l’a remplacé et n’a pas pu tenir son engagement. Enfin, sur le Mali, il y a un coup d’Etat militaire que l’on condamne. On a ensuite accompagné la Cedeao», martèle Emmanuel Macron.

« La France n’est là que pour lutter contre le terrorisme et pas pour soutenir un dirigeant », a dit le président français. Adam Dicko interpelle le président sur la présence militaire en Afrique : «Vous avez oublié l’existence de l’Union africaine. Arrêtez de dire que vous êtes venus nous aider. Le terrorisme ne menace pas que le Mali, vous êtes aussi menacés», déclare-t-elle. « Je vous rappelle que l’intervention militaire étrangère n’a jamais réglé un problème. Elle ne va pas arranger les choses, je ne veux pas que mon pays soit comme la Libye», clame-t-elle.

Autre sujet abordé, la mobilité financière et notamment celle de l’argent de la diaspora. C’est Amina Zakhnouf qui interpelle le président sur cette problématique : «Si pour s’envoyer des lettres on a encore La Poste, pour s’envoyer des fonds, comment fait-on ?»

«On est tous hypocrites sur la migration. On mélange toutes les migrations. Les diasporas sont un facteur de développement, et en ça, vous avez raison. On doit construire le cadre du financement de cette relation», répond le patron de l’Elysée.

«Est-ce que la démocratie de votre côté n’est pas aussi grippée ? ». Interrogé sur la démocratie occidentale, notamment avec la montée de partis d’extrême droite dans plusieurs pays européens, le président français répond que «la démocratie, c’est un combat». «Ce qu’on redécouvre, c’est que la démocratie, y compris en France, c’est fragile. Quand on pense que ce qu’on avait bâti comme des valeurs universelles, on peut se mettre à le relativiser… On voit que la démocratie redevient un combat», ajoute-t-il.

Un «nouveau round» est lancé par Claudy Siar. Le président français est interrogé sur le Franc CFA. «Le projet, c’est l’intégration économique et financière régionale. Vous êtes les héritiers de pays dont parfois les frontières ont parfois été bizarrement définies. Dont la réalité est beaucoup plus complexe et (…) faite de migrations, de déplacements permanents. On doit réussir à bâtir une vraie monnaie régionale», répond Emmanuel Macron. L’idée d’avoir une monnaie commune pour la région est «bon pour vous», martèle le président à l’attention des jeunes intervenants.

Le moment des questions-réponses terminé, c’est Amina Zakhnouf qui conclut au nom des 11 jeunes.

Elle met en garde Emmanuel Macron contre les «demi-mesures» et les «demi-décisions». «J’espère que dans les mots de mes pairs, leurs cris, vous avez vu l’urgence d’agir. Quand les lumières de cette Arena s’éteindront, quand chacun fera le bilan de ce soir, j’aimerais qu’on ne garde pas le souvenir d’un simple évènement, mais l’impulsion d’un nouveau départ».

Sur les œuvres d’arts, Emmanuel Macron répond que le sujet a été «travaillé par des spécialistes».

Sur les tirailleurs sénégalais, il assure prendre les demandes et qu’il adressera une réponse aux familles. «J’ai reconnu ce rôle et cette dette », dit le président. «Cette part d’Afrique dont je parlais, c’est aussi des femmes et des hommes qui sont venus sauver la France ». « Je veux qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur la reconnaissance de la France et l’officialité de cette reconnaissance. La France ne changera pas l’Afrique. Elle peut regarder en face son passé (…) et vouloir rebâtir une vraie relation car elle est équitable, et choisie», finit-il.

Durant ce débat, les jeunes intervenants ont, sans complaisance et parfois avec humour, fait passer leur message et leur vision de la relation entre le continent et la France.

Que ce soit sur la restitution des œuvres d’arts, la présence militaire française en Afrique ou le soutien de la France à des dictateurs, le président français s’est prêté au jeu des questions-réponses et s’est dit lui-même fait «bousculer» à certains moments par le discours de certains intervenants qui avaient préparé cet entretien durant plusieurs jours.

Bakayoko Youssouf

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