Guinée-Bissau: Le répit avant la nouvelle tempête

par nordsud.info
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11 morts. C’est le bilan macabre dressé mercredi 2février 2022 par le gouvernement bissau-guinéen au lendemain de ce qui est présenté comme une tentative avortée de coup d’Etat contre le président Umaro Sissoco Embalo. 11 victimes, des militaires et paramilitaires, 4 civils dont le chauffeur et un haut cadre du ministère de l’Agriculture. Le président Umaro Sissoco Embalo, tout comme son gouvernement, est sorti indemne du palais présidentiel, théâtre des échanges de tirs nourris.

Voilà ce que l’on sait officiellement.

Il y a en revanche beaucoup de zones d’ombre.

Qui sont les assaillants ? Que voulaient-ils ? Pourquoi ont-ils usé d’une violence aussi extrême pour se faire entendre ?

C’est pour avoir des réponses à toutes ces interrogations que des sources militaires à Bissau assurent que l’état-major a mis sur pied une commission pour enquêter. L’armée aurait donc lancé le 2 février 2022 une vaste opération, y compris au siège du gouvernement pour retrouver les commanditaires et les protagonistes de la tentative de coup d’Etat.

Un remake de 2012 ? Pour de nombreux observateurs, la scène du mardi 1er février n’est pas une nouveauté en Guinée-Bissau. Lorsque le 12 avril 2012, les militaires font un coup d’Etat, dans l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, c’est d’abord pour mettre la main sur le trafic de cocaïne. Ce qui avait d’ailleurs valu à cette opération le nom de «coup d’Etat de la cocaïne». « Le trafic de drogues est devenu la principale activité économique de l’élite militaire du pays”, indiquait un rapport de la Commission ouest-africaine sur les drogues (Wacd) publié en 2014. Le sud-africain Mark Shaw, directeur de « Global initiative against transnational organized crime” et auteur d’un récent rapport sur la Guinée-Bissau enfonce le clou en soulignant qu’il y a un « parallèle entre le coup d’Etat de 2012 et la prise de pouvoir en 2020 par un candidat qui avait clairement le soutien de l’armée”. Et un des acteurs majeurs en scène à l’époque est le général à la retraite Antonio Indjai. Il est l’incarnation aux yeux du monde de la collusion entre élites politiques, militaires et narcotrafiquants en Guinée-Bissau. Selon plusieurs sources, Antonio Indjai a offert son soutien à Umaro Sissoco Embaló, lui-même ancien général de brigade, pour son élection en 2020. Tout naturellement, lorsque les Etats-Unis demandent en août 2020 l’extradition de l’ex-général Antonio Indjai parce que poursuivi par la justice américaine pour « narcoterrorisme« , le président Embaló exclut catégoriquement de le livrer. Il invoque une impossibilité constitutionnelle.

Embaló estime que si le général Antonio Indjai a commis un crime, il pourra être jugé par les juridictions bissau-guinéennes.

Un couteau sous la gorge. « Cela pourrait être un risque pour Umaro Embalo d’essayer de livrer Indjai, sachant l’influence de ce dernier au sein de l’armée », relève Maurice Toupane, de l’ISS.

Même dans l’ombre, le général exerce toujours une grande influence, indiquent des officiers et des experts. Pour le département d’Etat américain, « Indjai était considéré comme l’une des plus puissantes figures de déstabilisation de la Guinée-Bissau, opérant librement dans toute l’Afrique de l’Ouest, utilisant les produits illégaux pour corrompre et déstabiliser d’autres gouvernements étrangers et saper l’État de droit dans toute la région ».

En 2013, des procureurs américains l’ont inculpé. Ils l’accusaient d’avoir stocké pour les Farc des tonnes de cocaïne dont la vente avait financé l’achat d’armes pour les guérilleros et des pots-de-vin à destination de responsables en Guinée-Bissau.

Paradoxalement, Umaro Sissoco Embaló refuse d’enlever ce caillou de sa chaussure.

Un autre fait aggravant. La situation politique exécrable. Umaro Sissoco Embaló s’est installé en 2020 au palais présidentiel de Bissau, à la suite d’un scrutin au résultat toujours contesté par le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, formation dominante depuis 1974. Il essaie de reprendre les choses en main.

Surtout après l’épisode du bras de fer électoral avec son adversaire Domingos Simoes Pereira. Il est donc accusé par une certaine opinion nationale de vouloir s’arroger tous les pouvoirs dans un régime pourtant semi-présidentiel. Critiqué qu’il est dans son propre camp, le Président Embaló a décidé, fin janvier, de remanier son gouvernement.

Les relations étaient devenues particulièrement tendues depuis plusieurs mois avec le Premier ministre, Nuno Gomes Nabiam, qu’il a tenu à garder en poste contre vents et marrées. Plusieurs dossiers litigieux dont la création début 2021 d’un poste de vice-Premier ministre ont opposé les deux hommes à la tête de l’exécutif.

Dans cette situation également le président a les mains liées. Pour remporter la présidentielle de décembre 2019, il avait pu compter sur une alliance avec Nuno Gomes Nabiam, vice-président du Mouvement pour l’alternance démocratique (Madem-G15). Mais très vite, après la victoire, les choses ont commencé à se gâter.

Plusieurs dossiers litigieux dont la création début 2021 d’un poste de vice-Premier ministre opposent les deux hommes à la tête de l’exécutif.  M. Embalo a ainsi été accusé par des partisans de M. Nabiam d’avoir rogné sur ses pouvoirs. La soif insatiable de pouvoirs. Les deux hommes étaient censés se parler la semaine dernière pour arrondir les angles.

Tous les éléments de la déflagration étaient réunis pour les ‘’assaillants’’ du 1er février 2022.

Motivations toujours obscures. Très vite, c’est le président Embaló, ancien général, qui livre les premiers éléments de son enquête. Dès mardi soir, devant la presse, il avait lié le coup de force à l’action qu’il dit avoir engagée contre le trafic de drogue et la corruption. A chaud donc, le général a parlé d' »acte très bien préparé et organisé », mais en même temps d’acte « isolé ». Il a assuré la main sur le cœur que ces violences n’avaient qu’un seul but : « tuer le président de la République et tout le cabinet ».

La Guinée-Bissau traine la vilaine réputation de pays politiquement instable. L’ancienne colonie portugaise, indépendante en 1974, a déjà digéré quatre putschs, dont le dernier date de 2012.

Pour certains observateurs, le calendrier de cette tentative de putsch n’est pas anodin. Il survient juste après la mort de Biagué Na Ntan, le lundi 31 janvier à l’île de Cuba où il était hospitalisé.

Selon des sources sûres, il était un élément central du dispositif de M. Embaló car il faisait le lien entre le président et l’armée. Il était le chef d’Etat-major général des armées (Cemga). Il serait influent et aurait déjà permis d’éviter d’autres coups d’Etat. En un mot, il était considéré à Bissau comme le Totem du palais d’Embalo.

Cette brutale disparition du patron de l’armée fragilise encore plus le président. Dans un environnement sous l’emprise des barons de la drogue.

Risques d’explosion politique. En dépit de l’aide de l’Onudc à l’appareil judiciaire, les trafiquants vivent depuis belle lurette dans l’impunité, alors que la politique locale est déjà sous influence des narcotrafiquants.

Antonio Mazitelli, représentant régional de l’Onudc, constate : « Les cartels utilisent le pays comme base logistique en profitant de l’existence de groupes rivaux au sein du pouvoir. Pour l’instant, le plus dangereux, c’est la compétition entre les groupes locaux qui gèrent la dimension locale du trafic. »

La drogue finance la politique. Les frontières de la Guinée-Bissau avec le Sénégal au nord et la Guinée au sud sont poreuses. En plus, le pays dispose de 90 îles côtières presque vierges et des centaines de kilomètres de côtes non surveillées. De quoi faire la prospérité des narcotrafiquants d’Amérique du Sud. « La Guinée-Bissau a perdu le contrôle de son territoire”, déclarait déjà en 2007 l’ancien directeur de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Unodc), Antonio Maria Costa.

La Commission ouest-africaine sur les drogues (Wacd) affirmait, dans une étude publiée en 2014, que des trafiquants de drogues colombiens ont financé en 2005 la campagne de réélection de l’ancien président bissau-guinéen Joao Bernardo Vieira. Le 2 mars 2009 au matin, le président Viera était tué par des militaires. Ce meurtre aurait eu lieu en représailles à un attentat à la bombe qui avait coûté la veille, c’est-à-dire le 1er mars, la vie au chef d’état-major de l’armée de la Guinée-Bissau, le général Tagmé Na Waié. Le général Na Waié accusait régulièrement le clan présidentiel de tenter de le « liquider ». Selon plusieurs sources, Na Waie avait la réputation d’être un des rares officiers à ne pas tremper dans les affaires de corruption et de trafic de drogue. Une semaine avant sa mort, il aurait découvert une cachette dans un hangar de l’état-major, avec 200 kg de cocaïne. Il avait exigé que l’on retrouve sans tarder ceux qui avaient dissimulé la drogue.

Une armée irréformable. Sans exercer le pouvoir directement, les militaires ont rapidement pris leur autonomie et sont devenus une force politique majeure. Un véritable épouvantail. Le reclassement dans l’armée des anciens maquisards de la rébellion indépendantiste du Paigc, fondé en 1956 a favorisé l’inflation d’officiers haut gradés. L’armée bissau-guinéenne a tout l’air d’une armée mexicaine. Certains ont manœuvré en sous-mains pour faire capoter la réforme du secteur de la sécurité lancée en janvier 2008 (et relancée en 2010), soutenue par l’Union européenne.

La malédiction sur les présidents en Guinée-Bissau ? En Guinée-Bissau, un seul président élu (José Mário Vaz l’exception qui confirme la règle) est allé au terme de son mandat. Amilcar Cabral, le père de l’indépendance bissau-guinéenne, est assassiné juste devant chez lui en Guinée-Conakry, dans la nuit du 20 janvier 1973. Il a été tué par Inocêncio Kani, un ancien rival qui travaillait avec des agents portugais. C’est son demi-frère, Luis Cabral, membre du Paigc, qui prend la tête du mouvement de libération et devint le premier président libre de la Guinée-Bissau de 1973 à 1980. Le 14 novembre 1980, un coup d’Etat, dit-on, sans effusion de sang, est orchestré contre Cabral par le Premier ministre Joao Bernardo Vieira. Après avoir décrété le multipartisme en 1991, il remporte, en 1994, la première élection présidentielle pluraliste du pays. Cinq ans plus tard, il est chassé du pouvoir, en 1999, par l’armée à la suite d’une violente guerre civile et trouve refuge au Portugal. L’armée, dirigée par Verissimo Seabra Correia, chef d’état-major, renverse sans violence le 14 septembre 2003 le président Kumba Yala, élu en janvier 2000, et installe un «comité militaire de restitution de l’ordre constitutionnel et démocratique» sous le prétexte de «préserver la démocratie et éviter la guerre civile». C’est que la situation politique s’était complexifiée avec la dissolution en novembre 2002 du gouvernement par Kumba Yala. La grogne à son endroit était motivée, entre autres, par le fait que différents corps d’emplois, dont les militaires, se retrouvent sans salaire au cours de l’année 2003. Autre facteur de mécontentement : le président Yala repoussait constamment les élections législatives. Ce qui accentuait les tensions avec l’opposition. Le coup d’État de 2003 avait rendu possible le retour de Joao Bernardo Vieira au pays. Candidat indépendant, Vieira crée la surprise en remportant l’élection présidentielle de 2005. Sans réel soutien politique, relativement isolé, il change quatre fois de Premier ministre en trois ans. Après avoir échappé à une première tentative d’assassinat en novembre 2008, il est tué par des militaires le 2 mars 2009. Il aurait été massacré par balles et à coups de machette.

Malam Bacai Sanha, ancien combattant anticolonialiste et pilier du puissant Paigc avait été élu président en juillet 2009. L’opposition bissau-guinéenne demandait sans cesse un débat ouvert sur son état de santé, s’inquiétant des répercussions que pourrait avoir sa disparition. Surtout dans un pays où les trois précédents présidents ne sont pas arrivés au bout de leur mandat de cinq ans, qu’ils aient été chassés ou tués. Et le président Malam Bacai Sanha mourrait le 9 janvier 2012, à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris des suites d’une maladie qui n’a jamais été rendue publique. La Guinée-Bissau avait connu un coup de force, le 26 décembre 2011, alors que Malam Bacai Sanha était sur son lit d’hôpital en France.

Après le décès du président Sanha, c’est le président de l’Assemblée nationale, Raimundo Pereira qui a assuré l’intérim. Des élections ont eu lieu le 18 mars 2012. Un coup d’État entraîne l’annulation du deuxième tour prévu pour avril 2012. Le Premier ministre sortant Carlos Gomes Júnior avait remporté le premier tour de cette élection. C’est dans l’entre-deux tours, le 12 avril 2012 que des militaires font un nouveau putsch. Le 27 avril, la junte, dirigée par Mamadu Ture Kuruma, remet en liberté Carlos Gomes Júnior et Raimundo Pereira-qui s’exilent en Côte d’Ivoire. Manuel Serifo Nhamadjo a été nommé ensuite président de la transition. Il était resté aux affaires jusqu’au 23 juin 2014. José Mário Vaz était élu président le 23 juin 2014. Il a la particularité d’être le seul président de la Guinée-Bissau depuis l’indépendance à avoir terminé son mandat de 5 ans.

Et comme les relations entre le pouvoir et les militaires est problématique, aucun président ne veut rien entreprendre en termes de réforme de l’armée. Même pas l’ancien général de président Umaro Sissoco Embaló (au pouvoir depuis le 27 février 2020)- de peur de se mettre à dos les casernes. En 2010, l’envoi d’une force d’assistance angolaise pour démobiliser et réformer l’armée s’est soldé par un échec.

Le feu couve toujours sous la cendre en Guinée-Bissau.

Bakayoko Youssouf

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