A deux mois de l’élection présidentielle d’octobre 2025, la Côte d’Ivoire semble à nouveau happée par les relents d’une politique du désordre. Radié de la liste électorale après sa condamnation à 20 ans de prison dans l’affaire dite du ‘’casse de la BCEAO’’, Laurent Gbagbo paraît résolu à forcer sa candidature, quitte à placer le pays face au spectre de la violence.
Au sein du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPACI), sa formation politique, la ligne de conduite semble désormais la contestation systématique de l’ordre institutionnel et la préparation de l’opinion à une confrontation ouverte avec le pouvoir. Les discours de ses dirigeants, loin de s’inscrire dans une logique de projet, laissent entrevoir une stratégie délibérée d’escalade.
Des discours guerriers
Depuis son retour en Côte d’Ivoire en 2021, Laurent Gbagbo n’a cessé d’adopter une rhétorique guerrière. Ses derniers meetings, de Port-Bouët à Yopougon, ont davantage ressemblé à des défis lancés aux institutions qu’à des plaidoyers pour l’alternance démocratique.
Le 7 juin, à Port-Bouët, il relançait une nouvelle fois le débat sur l’éligibilité du président Alassane Ouattara, pourtant tranchée en 2020 par le Conseil constitutionnel. « Que ceux qui s’oublient se souviennent que ce sont eux qui sont inéligibles, en restant strictement sur la lecture de la Constitution. Maintenant, on sera intransigeants. Il n’y a pas de quatrième mandat, parce qu’Amadou Gon Coulibaly n’est pas mort de nouveau ».
Ces propos, qui feignent d’ignorer la jurisprudence constitutionnelle, traduisent moins une volonté de débattre que d’entretenir une polémique destinée à fragiliser la légitimité du processus électoral.
Lors de son meeting du 16 août à Yopougon, l’ex-chef d’État allait plus loin. « Je voudrais que vous alliez lui dire qu’il ne fera pas de quatrième mandat. Notre détermination est claire et sans faille ». Une rhétorique martelée de meeting en meeting, qui fait écho à son refus constant de reconnaître les décisions de justice.
Ces outrances ne se limitent pas au fondateur du PPACI. Certains de ses partisans n’hésitent pas à exhumer de vieux refrains tribalistes ou xénophobes – « on va installer Gbagbo au pouvoir », « on va chasser le petit Mossi » –, rappelant de sombres pages de l’histoire politique ivoirienne. Si Gbagbo a fini par rappeler ses militants à l’ordre, il s’est gardé de condamner le fond de ces propos, préférant maintenir la pression sur le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) et les institutions de la République.
« On peut se tromper, mais il ne faut pas aller trop loin. Des gens que j’ai ramenés à la vie, veulent me jeter au royaume de la mort. On a publié une liste sur laquelle il n’y a pas le nom de Laurent Gbagbo. On a publié une liste sur laquelle il n’y a pas Cheikh Tidjane Thiam, sur laquelle il n’y a pas Guillaume Soro, etc. Je ne suis pas un voleur et ceux qui ont fait la liste savent que je ne suis pas un voleur. Comme ils veulent qu’on se batte, on va se battre », avait-il menacé le 7 juin 2025 à Port-Bouët.
Sa compagne, Nady Bamba, est venue amplifier ce climat de défiance. Dans une vidéo virale, elle s’en est prise directement à la présidente du Conseil constitutionnel, Chantal Camara, l’avertissant qu’elle porterait la responsabilité historique d’une invalidation de la candidature de son époux. «Nous aurons affaire à Madame Chantal Camara, présidente du Conseil constitutionnel. Nous verrons comment elle va déclarer candidat quelqu’un qui ne respecte pas la Constitution et non candidat un Monsieur dont le nom n’apparaît pas sur la liste électorale, alors qu’il bénéficie déjà d’une décision favorable de la Cour africaine des droits de l’homme », soutient-elle.
Une déclaration sans précédent qui met en cause la plus haute juridiction du pays et laisse planer la menace d’un affrontement institutionnel.
Les violences de Yopougon, un signe avant-coureur ?
Les événements survenus à Yopougon début août ont donné une dimension concrète à cette « stratégie du chaos ». Dans la nuit du 1er au 2 août 2025, des actes de vandalisme d’une extrême gravité ont été commis.
Selon les premiers éléments de l’enquête, confirmés par le procureur de la République, plusieurs suspects interpellés ont cité des cadres du PPACI, dont Lida Kouassi Moïse, ancien ministre de la Défense, et Koné Boubakar, ambassadeur à la retraite, comme commanditaires. Le parquet a ouvert une information judiciaire pour terrorisme, estimant que l’objectif était d’« instaurer un climat de terreur » après l’annonce de la candidature du président Ouattara.
Ces faits, qui rappellent par leur méthode les stratégies de terreur d’autres périodes troublées, renforcent la thèse d’une instrumentalisation de la violence par le camp Gbagbo.
Un passé qui ne s’efface pas
Pour le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), cette résurgence du désordre n’est pas une surprise. « Sous Gbagbo, marcher équivalait à risquer sa vie », a rappelé le porte-parole du parti, Kobenan Kouassi Adjoumani, évoquant les escadrons de la mort, les charniers, les assassinats de journalistes et la répression sanglante des manifestations pacifiques qui avaient marqué ses années de pouvoir.
La stratégie actuelle du PPACI, selon lui, ne serait que la répétition d’un scénario déjà connu visant à susciter la peur, dresser les populations les unes contre les autres, puis se poser en victime d’une supposée répression.
Victimisation et surenchère verbale
Face aux accusations du parquet et aux critiques du RHDP, le PPACI nie toute implication dans les violences de Yopougon, qualifiées de « grossier montage », et contre-attaque en dénonçant des arrestations arbitraires. Dans un communiqué, le Comité central du parti affirme compter « 112 détenus politiques » et accuse le pouvoir d’« enlèvements par des hommes encagoulés », comparant ces pratiques à celles « d’organisations terroristes ».
Ce discours victimaire, qui refuse d’assumer toute responsabilité, s’inscrit dans une stratégie de surenchère insurrectionnelle, tout en mobilisant les partisans autour d’un récit de persécution.
Entre confrontation et impasse politique
Entre les propos incendiaires de son leader, les menaces directes de son entourage et les violences de terrain attribuées à ses partisans, tout concourt à entretenir une atmosphère de tension à l’approche du scrutin. Une stratégie qui vise à pousser la rue à la révolte, comme ce fut le cas avec le général Robert Guéï en 2000, pour prendre enfin sa revanche sur Alassane Ouattara.
Marc Dossa
